Le premier bruit fut celui d’un carton qui s’écrasait contre le sol du garage.

Je tenais un petit boîtier noir dans ma main droite. Je venais de le découvrir dans notre voiture, garée sous le soleil marseillais. À peine avais-je appelé Julien que sa mère avait surgi.

« RENDS-MOI ÇA ! JE DOIS SAVOIR OÙ VA MON FILS ! »

Colette m’agrippa par les cheveux et me gifla. Je me dégageai en reculant contre l’aile de la voiture. Mon cœur battait à toute vitesse.

« VOUS AVEZ MIS UN TRACEUR DANS NOTRE VOITURE ! » criai-je.

Elle repoussa un carton vide d’un coup de pied et tendit de nouveau la main. Je la repoussai pour garder mes distances. Son tailleur bordeaux contrastait avec les murs blancs.

Julien arriva en courant, sa chemise blanche froissée. Il bloqua le bras de sa mère avant qu’elle puisse m’atteindre à nouveau, puis récupéra le boîtier que je lui tendais.

« TU NOUS SURVEILLAIS MÊME SUR LA ROUTE ? »

« Je veille sur toi », répondit Colette.

« C’EST TERMINÉ ! TU NE SAURAS PLUS OÙ NOUS ALLONS SANS NOTRE ACCORD ! »

Il déposa l’appareil dans une boîte en carton, hors de sa portée. Je crus, pendant une seconde, que tout venait de se terminer. Mais Colette me regarda et prononça une phrase qui me glaça.

« Alors c’est vrai. Vous cherchez une maison à La Ciotat. »

Julien tourna lentement la tête vers moi. Nous n’avions parlé de cette visite à personne, encore moins à sa mère. Nous avions prévu de rencontrer un agent immobilier le jeudi précédent, avant que Colette ne téléphone en disant qu’elle respirait difficilement. Julien avait fait demi-tour sur l’autoroute. À notre arrivée, elle était assise dans sa cuisine, parfaitement capable de discuter, et assurait que le malaise était passé.

« Comment sais-tu pour La Ciotat ? » demanda Julien.

Colette garda les yeux sur la boîte.

« Parce que je sais où tu vas quand tu ne me réponds plus. »

Il y eut un silence, cette fois impossible à couvrir par des cris.

« Depuis quand ? »

« Depuis six mois. Peut-être un peu plus. Vous avez commencé à vous éloigner et tu ne voulais rien entendre. »

J’avais vingt-neuf ans ; Julien en avait trente-cinq. Nous étions mariés depuis quatre ans. Jusque-là, j’avais considéré Colette, soixante et un ans, comme une femme exigeante, parfois blessante, mais surtout incapable de supporter la solitude. Elle avait élevé Julien seule après le départ de son mari. Elle rappelait souvent qu’elle avait tout sacrifié pour lui. Julien croyait qu’une journée sans répondre équivalait à l’abandonner.

Au début, son insistance paraissait banale. Elle voulait savoir si nous avions mangé, si la voiture avait été révisée, si nous étions bien rentrés. Puis elle s’était mise à nous appeler dès que nous quittions Marseille. Pendant un dîner d’anniversaire à Cassis, elle avait annoncé une fuite d’eau chez elle. Julien avait interrompu le repas. Nous avions découvert un robinet mal fermé. Lors d’un dimanche en bord de mer, elle avait juré être tombée. En arrivant, nous l’avions trouvée debout, furieuse que Julien ne se soit pas déplacé plus tôt.

Chaque fois, je demandais s’il n’était pas étrange que ses urgences surviennent au moment exact où nous partions. Julien me répondait que je connaissais mal l’angoisse d’une mère seule. Peu à peu, nous avions cessé de faire des projets sans envisager le téléphone de Colette.

La maison de La Ciotat devait changer cela. Ce n’était ni une fuite ni une vengeance. J’avais trouvé un emploi près du port, et Julien pouvait conserver le sien tout en réduisant certains trajets. Nous avions repéré une petite maison avec une cour assez large pour une table et quelques pots de basilic. Nous voulions décider nous-mêmes où vivre.

Dans le garage, Colette n’essaya même plus de nier le traceur.

« Si tu déménages, tu viendras me voir une fois par mois, puis plus du tout », lança-t-elle à Julien. « Elle t’éloigne de moi. »

« Élodie ne m’éloigne de personne. Je veux aussi cette maison. »

« Tu ne dis ça que pour lui faire plaisir ! »

Je sentais encore la brûlure de sa gifle. Julien regarda ma joue, puis sa mère.

« Tu viens de frapper ma femme. Tu n’as plus le droit de l’approcher comme ça. Tu vas partir. »

Colette eut un rire incrédule. Elle croyait peut-être qu’il finirait, comme toujours, par s’excuser de l’avoir contrariée. Mais Julien ouvrit la porte du garage et attendit qu’elle passe. Lorsqu’elle tenta de lui saisir le bras, il recula sans la repousser.

« Je t’appellerai quand nous serons prêts à parler. Pas avant. »

Après son départ, je me mis à trembler. Julien voulut me prendre dans ses bras. Je lui demandai d’abord de me laisser respirer. Il recula immédiatement.

« Pourquoi ne m’as-tu jamais crue ? » demandai-je.

Il observa la boîte, puis les objets renversés.

« Parce que si je te croyais, je devais admettre que ma mère me manipulait. Et c’était plus facile de te demander de patienter. »

Ce fut sa première vraie réponse depuis des mois. Elle me fit mal, mais elle ne cherchait pas à me faire taire.

Nous prîmes des photos du boîtier et de ma joue. Julien le conserva avec les circonstances de la découverte, sans chercher à l’utiliser. Nous demandâmes conseil pour signaler la surveillance et l’agression, puis décidâmes de faire vérifier la voiture. Je ne voulais plus d’une sécurité fondée sur l’espoir que Colette renoncerait d’elle-même.

Le soir, en cherchant les coordonnées de l’agence pour reprendre rendez-vous, je découvris un message inattendu : notre visite avait été annulée « à la demande de la famille ». Je téléphonai. L’agent me confirma qu’une femme avait appelé en affirmant parler pour Julien et moi. Elle connaissait l’adresse du bien, l’heure prévue et notre nom.

« Nous n’avons jamais demandé cette annulation », répondis-je.