« Votre sœur vient d’être frappée devant des témoins. Ce n’est pas à vous de décider que cela ne compte pas. »
Ce fut la première fois de la soirée qu’un adulte s’adressait à lui comme à quelqu’un qui devrait répondre de ses actes.
Nous avons gagné un salon attenant : Évelyne, le directeur de l’hôtel, mon père, ma mère, Mathieu et moi. Deux membres de l’équipe d’organisation sont restés à proximité pour assurer la suite de la soirée.
Là, j’ai posé ma pochette sur une table.
« Je ne veux pas que cette histoire devienne un spectacle, ai-je dit. Mais je refuse qu’on mente encore sur ce que j’ai fait. »
Mathieu a ricané.
« Tu vas nous montrer trois photos de murs repeints ? »
Évelyne s’est tournée vers lui.
« Trois ensembles de logements, monsieur Delcourt. Près de quatre cents appartements concernés, avec leurs habitants. Et si des travaux ont finalement été réalisés, ce n’est pas seulement grâce à une opération de communication de votre fondation. »
Il a ouvert la bouche, puis l’a refermée.
***
Pour comprendre, il fallait revenir sept ans en arrière.
À vingt-sept ans, je travaillais occasionnellement pour la fondation Delcourt, créée par mon grand-père. Elle soutenait notamment des projets de réhabilitation de logements et des associations locales. Mon père en présidait le conseil ; Mathieu supervisait plusieurs partenariats avec des entreprises de travaux.
Mon rôle était modeste. Je réalisais des peintures murales dans des centres sociaux et coordonnais de petits chantiers participatifs. Pourtant, j’avais accès à certains devis nécessaires à mon travail.
Un jour, j’ai découvert que des prestations présentées comme terminées n’avaient pas été réalisées dans une résidence où nous devions intervenir. Une entreprise facturait des travaux d’étanchéité tandis que les habitants montraient encore des infiltrations et des plafonds abîmés.
J’ai demandé des explications.
Mathieu m’a conseillé de m’occuper de mes pinceaux.
J’ai insisté. Les sommes mentionnées dans les rapports étaient importantes et des aides publiques finançaient une partie des opérations. Il ne s’agissait plus d’une différence entre une jolie brochure et un chantier ordinaire. Des familles vivaient dans des appartements dégradés.
Quand j’en ai parlé à mon père, il m’a accusée de ne pas comprendre la gestion d’une grande structure.
« Ne mets pas en péril cinquante ans de réputation parce que tu n’aimes pas un devis », avait-il dit.
J’ai répondu que le problème concernait les habitants.
Il m’a demandé de quitter son bureau.
Quelques semaines plus tard, un rapport interne affirmait que j’avais exagéré des incidents et semé la confusion parmi les partenaires. Mathieu racontait que j’avais tenté d’obtenir un poste mieux rémunéré, puis m’étais vengée après un refus.
C’était faux.
J’étais enceinte, fatiguée, et je n’avais pas les moyens de répondre à toutes les personnes auxquelles il parlait. Lorsque j’ai refusé de signer un compte rendu inexact, mon père m’a annoncé que je n’étais plus la bienvenue chez lui.
Je garde le souvenir du portail se fermant derrière mon taxi. Je portais un manteau qui ne fermait déjà plus sur mon ventre.
La première nuit dans mon studio, j’ai mangé du pain et une soupe en boîte. Je me suis demandé si j’avais été courageuse ou simplement imprudente.
Puis j’ai senti Zoé bouger sous mes côtes.
Je me suis promis de ne pas lui apprendre qu’il fallait se taire pour être aimée.
***
Pendant les années suivantes, j’ai accepté de petits contrats de peinture et de restauration. Une association de défense des locataires m’a demandé d’aider des habitants à photographier et dater les dégâts dans leurs bâtiments. Je ne me suis jamais présentée comme avocate ni comme experte en bâtiment. Je savais seulement observer, prendre des notes et organiser un dossier.
Nous avons travaillé avec des juristes, des architectes et des représentants des résidents. Les pièces ont été transmises par les voies prévues aux organismes concernés. Certaines procédures ont pris beaucoup de temps. Les travaux urgents ont parfois été réalisés par étapes.
J’ai appris à parler avec des personnes que mon père ne rencontrait jamais lorsqu’il coupait des rubans.
Une mère qui gardait des bassines dans sa chambre pour recueillir l’eau du plafond. Un retraité dont les fenêtres laissaient entrer le vent. Des enfants qui avaient honte d’inviter des camarades dans leur immeuble.
Leur histoire avait plus d’importance que mon besoin d’être réhabilitée auprès des Delcourt.
Lorsque les premiers résultats sont arrivés, je ne suis pas passée à la télévision. J’ai continué à travailler. Zoé entrait à l’école. J’essayais d’économiser de quoi lui offrir quelques jours de vacances sur le bassin d’Arcachon.
C’est à cette période qu’Évelyne a pris connaissance de notre travail.