« Depuis quand les difficultés de ta mère ont-elles commencé ? » ai-je demandé.
Antoine a baissé les yeux.
« Avant notre rencontre. »
« Et pourquoi tu m’as dit qu’elles étaient apparues après notre mariage ? »
Il n’a rien répondu.
Camille a murmuré :
« Parce que maman ne voulait pas que tu comprennes qu’ils avaient déjà besoin d’argent quand Antoine a commencé à te fréquenter. »
Je me suis tournée vers Françoise.
Elle était toujours debout près du sapin.
Son chemisier bordeaux était parfaitement repassé.
Ses cheveux gris impeccablement coiffés.
Elle ressemblait à une femme respectable, offensée par une conversation familiale qui lui échappait.
Mais je ne voyais plus que le saladier rouge.
Et ses messages.
« Vous saviez qu’Antoine cherchait à me rencontrer pour mon argent ? »
Elle a serré les lèvres.
« Je voulais qu’il épouse une femme sérieuse. »
« Une femme sérieuse ou une femme solvable ? »
Son visage s’est durci.
« Tu ne sais pas ce que c’est que de manquer d’argent. »
J’ai senti quelque chose se briser.
« Vous ne savez rien de ma vie. »
Elle a haussé les épaules.
« Tu as toujours eu de la chance. »
J’ai regardé mes mains.
Ces mains qui avaient travaillé pendant mes études.
Qui avaient servi des cafés le samedi.
Qui avaient porté des cartons pendant les vacances pour payer mon loyer.
J’avais commencé ma carrière avec un salaire modeste et des prêts étudiants à rembourser.
Personne ne m’avait offert mon appartement.
Personne ne m’avait payé mes études.
Et cette femme osait parler de chance.
J’ai posé lentement le téléphone de Camille sur la table.
« Antoine, est-ce que tu m’as épousée pour mon argent ? »
Il a immédiatement secoué la tête.
« Non ! »
J’ai soutenu son regard.
« Alors pourquoi ces messages ? »
Il s’est assis en face de moi.
Pour la première fois depuis le début de la soirée, il semblait réellement effrayé.
« Au début, maman m’a parlé de toi parce que tu avais une bonne situation. C’est vrai. »
J’ai fermé les yeux.
Il a poursuivi :
« Mais quand je t’ai rencontrée, je suis tombé amoureux de toi. »
J’ai senti une larme glisser sur ma joue.
« Et tu as oublié de me dire que ta mère avait déjà fait des recherches sur mes revenus ? »
« Je ne savais pas comment te l’expliquer. »
« Pendant quatre ans ? »
Il a baissé la tête.
« J’avais honte. »
Je me suis mise à pleurer.
Pas bruyamment.
Pas comme dans les films.
Les larmes coulaient simplement pendant que je regardais cet homme avec lequel j’avais partagé mon lit, mes projets, mes économies et mes secrets.
Je ne savais plus quelles parties de notre histoire avaient été sincères.
« Est-ce que tu m’aimais quand tu m’as demandé en mariage ? »
Il a relevé la tête.
« Oui. »
« Alors pourquoi tu ne m’as jamais défendue contre ta mère ? »
Il n’a pas répondu.
Je me suis essuyé les joues.
« Pourquoi tu as continué à manger quand elle m’a jeté des pâtes au visage ? »
Il a commencé à pleurer.
« Je ne sais pas. »
« Moi, je sais. »
Il m’a regardée.
« Parce que tu as toujours préféré que je souffre plutôt que de contrarier ta mère. »
Françoise a frappé la table du plat de la main.
« Ça suffit ! Je refuse qu’on parle de mon fils comme ça ! »
Je me suis levée.
« Et moi, je refuse que vous me parliez encore comme si je vous devais quelque chose. »
Elle a pointé un doigt vers moi.
« Sans nous, tu serais toute seule ! »
J’ai regardé autour de moi.
Camille avait les yeux remplis de larmes.
Antoine fixait ses chaussures.
Françoise tremblait de colère.
J’ai pensé à tous les dimanches passés dans cette maison.
À tous les repas où je me sentais jugée.
À toutes les fois où je m’étais excusée pour préserver la paix.
Et j’ai répondu :
« Je préfère être seule que d’être entourée de personnes qui me considèrent comme un distributeur de billets. »
Françoise s’est approchée brusquement.
« Tu vas le regretter ! »
J’ai reculé.
« Ne vous approchez pas. »
Elle a essayé de m’attraper le bras.
Camille s’est immédiatement interposée.
« Maman, arrête ! »
Françoise l’a repoussée d’un geste.
« Toi, tu as détruit cette famille ! »
Camille a éclaté en sanglots.
« Non, maman. Ce n’est pas moi qui ai commencé à mentir. »
J’ai récupéré mon sac.
Je ne voulais plus rester une minute dans cette maison.
Antoine s’est levé.
« Émilie, attends. On ne peut pas terminer quatre ans de mariage comme ça. »
Je l’ai regardé.
« Quatre ans de mariage ne se terminent pas en une soirée, Antoine. Ils se terminent quand l’un des deux découvre qu’il ne peut plus faire confiance à l’autre. »
Il a tendu la main.
« Rentre avec moi. On parlera demain. »
J’ai secoué la tête.
« Non. Je rentre chez moi. Seule. »
Il a baissé les yeux.
« Notre appartement est aussi chez moi. »
Je me suis arrêtée.
« Je sais. Et nous allons devoir régler ça correctement. Mais ce soir, je ne veux pas être avec toi. »
Camille m’a accompagnée jusqu’à la porte.
Avant de sortir, elle m’a retenue doucement.
« Émilie, il faut que je te dise encore quelque chose. »
J’ai senti mon cœur se serrer.
« Quoi ? »
Elle a regardé derrière elle.
Puis elle a murmuré :
« Je n’ai pas montré ces messages plus tôt parce que j’avais peur de maman. Elle m’a aidée financièrement quand j’étais étudiante, et elle me le rappelle depuis des années. »
J’ai regardé son visage.
Elle semblait épuisée.
« Pourquoi maintenant ? »
Ses yeux se sont remplis de larmes.