Elle rabattit la couverture avec brutalité. Plusieurs feuilles glissèrent sur le marbre. Son regard tomba sur la première page.

Son visage changea.

Toute la colère rouge qui gonflait ses joues disparut, remplacée par une pâleur presque grise. Ses doigts manucurés se mirent à trembler. Elle cessa de respirer pendant 2 secondes, puis releva les yeux vers son fils.

—Antoine… murmura-t-elle. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Antoine arracha les documents, agacé d’abord, puis inquiet. Il lut la première page. Puis la deuxième. Puis il feuilleta plus vite, comme si aller plus vite pouvait empêcher les mots d’exister.

Ce n’étaient pas de simples relevés bancaires. C’étaient des tableaux de flux, des copies de virements, des captures de connexions, des contrats fantômes, des noms de sociétés écrans immatriculées au Luxembourg, en Irlande, puis rapatriées sous couvert de prestations de conseil. Chaque dépense était là. Le sac Hermès de Geneviève. Les séjours en thalasso. Les “avances temporaires” d’Antoine pour son application de cybersécurité qui n’avait jamais dépassé la page d’accueil. Les retraits fractionnés. Les fausses factures. Les messages supprimés. Rien ne manquait.

—Tu as fouillé dans mes comptes ? lança Antoine, mais sa voix se fissura. C’est illégal, Claire. Je peux te faire arrêter pour ça. Tu n’as pas le droit d’espionner les gens !

Claire eut un rire bref, sans joie.

—T’espionner ? Antoine, je n’ai pas eu besoin de t’espionner. Tu volais sous mon toit, sur mes comptes, avec mes identifiants. Je n’ai eu qu’à regarder. Pendant 5 ans, j’ai documenté chaque euro. 450 000 euros.

—On était mariés ! cria-t-il en frappant le dossier du plat de la main. C’était notre argent !

—Page 42.

Il se figea. Dans la voix de Claire, il n’y avait plus la fatigue d’une ex-épouse. Il y avait un ordre, sec, net, impossible à négocier. Geneviève elle-même détourna les yeux, comme si elle entendait soudain une autre femme dans le corps de celle qu’elle avait humiliée pendant des années.

Antoine tourna les pages.

—Les 3 derniers virements que tu appelais “dépannage”, reprit Claire. Ils ne sont jamais allés dans ta société. Ils ont transité par une structure créée au nom de jeune fille de ta mère.

Geneviève porta la main à sa gorge.

—Antoine…

—Tais-toi, maman.

Claire s’approcha d’un pas.

—Et ça, ce n’est que la partie ridicule. Page 50.

Antoine tourna la page. Cette fois, il ne bougea plus. Ses yeux restèrent fixés sur une suite de messages imprimés. Sa peau prit une teinte cireuse.

Geneviève lui tira la manche.

—Qu’est-ce qu’il y a ? Antoine, parle !

Claire répondit à sa place.

—Une correspondance chiffrée. Un serveur étranger. Un intermédiaire que tu croyais impossible à identifier. Tu as utilisé l’argent volé pour payer quelqu’un chargé de faire croire à un accident.

Antoine releva lentement la tête. Son arrogance s’était évaporée. Il ne restait qu’une panique noire, animale.

—Tu racontes n’importe quoi.

—Tu as fait signer une assurance-vie de 5 000 000 euros avec ma signature imitée, continua Claire. Souscrite il y a 3 mois. Bénéficiaire unique : toi. Décès accidentel, clause accélérée.

Geneviève recula contre le plan de travail.

—Dis-lui qu’elle ment, Antoine. Dis-lui que ce n’est pas vrai.

Mais Antoine ne regardait plus sa mère. Il regardait Claire avec une haine nue, débarrassée de son costume de mari blessé.

—Espèce de folle, souffla-t-il. Tu n’aurais jamais dû ouvrir ça.

Tout se passa très vite.

Il bondit par-dessus l’angle de l’îlot, renversant un verre posé là, et plaqua ses 2 mains autour de la gorge de Claire. Son élan la projeta contre le réfrigérateur en inox. Les magnets, vestiges absurdes de voyages à Biarritz et à Rome, tremblèrent sur la porte. La pression sur sa trachée fut immédiate, brutale, pensée pour faire céder.

—Je vais te tuer ici, cracha-t-il. Je prends le dossier et c’est fini.

Geneviève hurla, mais ne bougea pas. Son sac tomba à ses pieds. Dans son regard, l’instinct maternel se battait contre la peur d’être éclaboussée.

Antoine s’attendait à voir Claire paniquer. Il s’attendait à des griffures, des sanglots, cette faiblesse qu’il avait toujours projetée sur elle pour se sentir puissant.

Claire ne paniqua pas.

Elle rentra le menton pour protéger son souffle, pivota légèrement les hanches et frappa d’un coup court, précis, sous l’angle de son coude. Antoine lâcha un râle étranglé. Son bras gauche se déroba comme s’il ne lui appartenait plus. Avant qu’il ne comprenne, Claire saisit son poignet droit, entra dans son déséquilibre et le fit basculer par-dessus sa hanche.

Le corps d’Antoine s’écrasa sur le parquet avec un bruit qui fit vibrer les verres dans la vitrine. L’air sortit de ses poumons dans un souffle animal. Pendant 1 seconde, il resta là, les yeux écarquillés, incapable de comprendre comment la femme qu’il appelait “ma petite chose sérieuse” venait de le mettre à terre.

Claire se tenait au-dessus de lui, droite, calme, la gorge marquée de rouge.

—Tu ne sais pas qui je suis, Antoine. Et tu ne sais pas ce que tu as déclenché.

Il gémit, roula sur le côté, puis glissa la main dans la poche intérieure de son manteau. Claire vit l’éclat métallique avant même que la lame ne sorte. Un couteau pliant claqua dans sa main.

Geneviève porta les 2 mains à sa bouche.

—Antoine, arrête ! Qu’est-ce que tu fais ?

—Je ne finirai pas en prison ! grogna-t-il.

Il tenta de se relever et lança la lame vers les jambes de Claire dans un mouvement désespéré, maladroit, pathétique et dangereux. Pour lui, c’était une attaque. Pour elle, c’était un geste lent, prévisible, hurlant de peur.

Claire se décala d’un pas. Son poignet passa entre ses mains. Elle utilisa son propre élan contre lui. Un craquement sec traversa la cuisine. Antoine poussa un cri si aigu qu’il fit taire sa mère. Le couteau tomba sur le sol. Claire le repoussa du pied sous le meuble bas, hors de portée.

Antoine resta à genoux, serrant son poignet contre lui, le visage couvert de sueur.