
Le craquement dans le poignet de Camille fut presque couvert par le bruit des clés que Julien venait de jeter sur le plan de travail.
Presque.
Mais le sourire de Mireille, sa belle-mère, lui prouva qu’elle l’avait entendu elle aussi.
Julien maintenait encore sa main tordue contre le bord de la table. Son visage était à quelques centimètres du sien. Il ne criait même pas. C’était ce calme qui, autrefois, terrifiait Camille davantage que ses colères.
— La prochaine fois, tu apprendras ce qu’une épouse est censée faire.
Camille le fixa sans pleurer.
Une ombre d’agacement passa dans les yeux de Julien.
Il aurait préféré les larmes.
Le dîner avait exactement 12 minutes de retard. L’horloge du four indiquait 19 h 42. Le rôti n’était pas complètement cuit et les pommes de terre avaient mis plus de temps que prévu. C’était tout.
12 minutes.
Mireille était arrivée peu avant son fils, avec une bouteille de bordeaux et cette expression satisfaite qu’elle prenait chaque fois qu’elle sentait qu’une dispute allait éclater.
Julien lâcha enfin le poignet de Camille.
La douleur remonta immédiatement jusqu’à son coude. Elle glissa sa main sous la table pour cacher le gonflement qui commençait déjà.
Mireille leva son verre.
— Tu te laisses aller, Camille. Avant, au moins, tu faisais des efforts.
Julien se servit du vin.
— Regarde-la. Toujours cette tête de victime.
Mireille eut un petit rire.
— Elle a toujours été trop gâtée. Ton problème, c’est que tu as été beaucoup trop patient avec elle.
Camille baissa les yeux.
C’était exactement ce qu’ils attendaient.
Depuis 3 ans, Julien et sa mère prenaient son silence pour de la faiblesse.
Ils ignoraient qu’elle n’était plus silencieuse depuis plusieurs semaines.
Elle était simplement devenue méthodique.
6 semaines plus tôt, Julien l’avait poussée contre la porte de la salle de bains parce qu’elle avait refusé de lui donner le mot de passe de son téléphone professionnel. Son flanc avait heurté la poignée. Deux côtes avaient été contusionnées et de larges marques violettes étaient apparues autour de sa taille.
Cette fois-là, Camille n’avait pas inventé une chute dans l’escalier.
Elle s’était rendue seule chez la docteure Claire Renaud, son médecin généraliste depuis presque 8 ans.
Claire avait fermé la porte de son cabinet, examiné les ecchymoses, photographié les blessures avec l’accord de Camille et consigné précisément ses déclarations dans son dossier médical.
Puis elle s’était assise face à elle.
— Camille, combien de fois allez-vous encore le protéger ?
Camille était restée muette.
— Je ne vous demande pas si vous l’aimez. Je vous demande si vous êtes prête à arrêter de mentir pour lui.
À ce moment-là, Camille avait secoué la tête.
— Pas encore.
Claire n’avait pas insisté.
— Alors je garde tout. Et le jour où vous serez prête, vous m’appelez.
Ce matin-là, à 8 h 14, Camille l’avait appelée.
Elle avait simplement dit :
— C’est aujourd’hui.
Puis elle avait raccroché pour ne pas perdre son courage.
Dans la cuisine, Julien posa son verre avec un claquement sec.
— Tu vas t’excuser.
Camille releva lentement la tête.
— Pour le dîner ?
— Pour m’avoir manqué de respect.
Ses doigts tremblaient sous la table.
Pas seulement à cause de la douleur.
Elle avait passé la matinée avec son avocate. Des semaines de photographies, de certificats médicaux, de messages, de notes datées et d’enregistrements avaient été transmis.
Camille avait conservé chaque preuve dans un espace sécurisé auquel Julien ne pouvait pas accéder.
Elle avait appris à ne rien garder uniquement sur son téléphone.
Julien fouillait celui-ci pendant qu’elle dormait.
Il vérifiait les appels.
Les relevés bancaires.
Les messages.
Même ses recherches Internet.
Il pensait ainsi tout contrôler.
Il ignorait que depuis 2 mois Camille utilisait un ancien ordinateur conservé au bureau de sa sœur.
Son sac d’urgence s’y trouvait déjà, dans le coffre de sa voiture : vêtements, papiers d’identité, médicaments, double des clés, quelques bijoux de famille et les documents originaux de la maison.
Julien croyait qu’elle hésitait encore à partir.
En réalité, elle ne cherchait plus comment partir.
Elle attendait le moment où elle pourrait le faire sans revenir.
Mireille posa une main sur la table.
— Excuse-toi auprès de ton mari.
Camille regarda vers l’entrée.
— Peut-être dans une minute.
Julien se raidit.
— Pardon ?
Il attrapa brutalement le dossier de sa chaise.
À cet instant, la sonnette retentit.
Une fois.
Puis une seconde.
Julien tourna la tête.
— Qui vient chez nous à cette heure-là ?
Pour la première fois de la soirée, Camille sourit.
— Quelqu’un que j’attendais.
Le sourire de Julien disparut.
Derrière le verre dépoli de la porte d’entrée se dessinaient plusieurs silhouettes.
Julien marcha jusqu’à l’entrée en lançant un regard noir à Camille, puis ouvrit.
Claire Renaud se tenait sur le palier, un dossier sous le bras.