À côté d’elle se trouvaient 2 policiers.
Mireille immobilisa son verre à mi-chemin de ses lèvres.
L’un des policiers sortit sa carte.
— Monsieur Julien Morel ?
Julien se retourna immédiatement vers Camille.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
Elle se leva avec précaution, son poignet contre sa poitrine.
La policière qui accompagnait son collègue remarqua aussitôt le gonflement.
— Madame, vous venez de vous blesser ?
Julien répondit avant elle.
— Elle est tombée.
Pendant 3 ans, Camille avait laissé cette phrase remplacer toutes les autres.
Elle était tombée.
Elle s’était cognée.
Elle était maladroite.
Elle avait glissé.
Elle avait exagéré.
Cette fois, elle regarda la policière.
— Non.
Le silence fut brutal.
Camille montra son poignet.
— Il me l’a tordu parce que le dîner avait 12 minutes de retard.
Mireille se leva brusquement.
— C’est faux ! C’est absolument répugnant d’inventer une chose pareille contre son propre mari !
Claire ouvrit son dossier.
— Ce n’est malheureusement pas un épisode isolé.
Julien pâlit en la reconnaissant.
Quelques mois auparavant, il avait lui-même conduit Camille au cabinet de Claire après une blessure aux côtes. Il avait attendu dans le couloir, persuadé que Camille raconterait encore une chute.
Mais Claire avait déjà noté des traces anciennes, des hématomes de formes différentes, plusieurs blessures difficilement compatibles avec les explications fournies.
Elle avait également consigné une chose que Julien ignorait : lors de cette consultation, il avait donné 2 versions différentes de l’accident.
Le policier sortit plusieurs documents.
— Monsieur Morel, une ordonnance de protection a été rendue aujourd’hui à la suite des éléments transmis et des démarches engagées par votre épouse. Vous devez quitter le domicile et respecter les interdictions de contact qui vous ont été notifiées. Concernant les faits de ce soir, nous allons également recueillir les déclarations de chacun.
Mireille éclata d’un rire nerveux.
— Quitter le domicile ? C’est la maison de mon fils !
Camille tourna les yeux vers elle.
— Non.
Mireille se figea.
— Comment ça, non ?
— Cette maison est à moi.
Julien regarda sa femme avec une expression qu’elle ne lui avait encore jamais vue.
De la peur.
La propriété avait été achetée 2 ans avant leur mariage grâce à l’héritage laissé par le père de Camille. L’acte était uniquement à son nom.
Julien le savait.
Mais à force de répéter aux artisans, aux voisins et à ses amis qu’il était « chez lui », il avait fini par croire que le mariage lui avait donné des droits qu’il n’avait jamais eus.
Camille, elle, était devenue dans ses plaisanteries « celle qui s’occupe de la paperasse ».
— Tu m’as toujours dit que tout était à nous, lança-t-il.
— Notre mariage devait être à nous 2.
Elle respira lentement.
— La maison n’a jamais été à toi. Et moi non plus.
Le visage de Julien se contracta.
Il fit un pas vers elle.
Les 2 policiers bougèrent immédiatement.
— Monsieur, restez où vous êtes.
Il s’immobilisa.
Mireille pointa Camille du doigt.
— Petite ingrate ! Après tout ce que mon fils a fait pour toi !
La policière regarda le poignet déjà violet de Camille.
— Vous parlez notamment de ça ?
Mireille devint blême.
Julien, lui, ricana.
Ce fut son erreur.
— Vous croyez vraiment que quelques bleus vont changer quelque chose ? Elle fait toujours ça. Elle dramatise, elle menace de partir, puis elle revient. Elle finit toujours par pardonner.
Claire regarda le policier.
Puis Camille.
Sans quitter Julien des yeux, Camille glissa sa main valide dans la poche de son tablier et posa son téléphone sur la table.
Un enregistrement était en cours.
Julien fixa l’écran.
Son rire mourut.
Il venait lui-même de décrire les violences comme quelque chose d’habituel.
Camille appuya sur l’écran.
Une voix remplit la cuisine.
Celle de Julien, enregistrée quelques minutes auparavant.
— La prochaine fois, tu apprendras ce qu’une épouse est censée faire.
Puis celle de Mireille.
— Excuse-toi auprès de ton mari.
Mireille s’effondra sur sa chaise.
Julien comprit enfin que ce dîner n’avait jamais été une dispute ordinaire.
Camille n’avait pas raté le dîner parce qu’elle était distraite.
Elle n’avait pas attendu leur arrivée par passivité.
Elle préparait sa sortie.
Et Julien venait de marcher exactement là où son propre comportement devait le conduire.
Le policier lui demanda de s’écarter de Camille.
Julien refusa d’abord.
— C’est complètement délirant. C’est ma femme.
— Cela ne vous donne aucun droit sur son corps, répondit le policier.
Julien regarda sa mère.
Pendant des années, Mireille avait expliqué chacun de ses accès de violence.
« Il est stressé. »
« Son travail lui met trop de pression. »
« Camille sait comment le provoquer. »
« Dans un couple, chacun a sa part de responsabilité. »