Quand l’aube commença à éclaircir la forêt, Inès entendit enfin le bruit d’un moteur.
Une camionnette blanche apparut au bout de la route, suivie d’une voiture de gendarmerie.
Inès leva les deux bras.
— Ici ! Par ici !
Deux secouristes descendirent rapidement du véhicule et se précipitèrent vers l’homme étendu.
— Depuis combien de temps est-il dans cet état ? demanda l’un d’eux.
— Toute la nuit. J’ai trouvé la voiture vers minuit.
— Vous êtes de sa famille ?
Inès secoua la tête.
— Non.
Le secouriste la regarda, surpris.
— Vous êtes restée seule avec lui toute la nuit ?
Elle hocha simplement la tête.
Quelques minutes plus tard, l’homme fut pris en charge et transporté vers l’hôpital.
Avant de monter dans l’ambulance, il ouvrit brièvement les yeux.
Son regard se fixa sur Inès.
Il semblait vouloir parler, mais aucun son ne sortit.
Puis il porta lentement la main à la poche intérieure de sa veste.
Les secouristes l’empêchèrent de bouger davantage.
— Monsieur, restez allongé.
Mais ses doigts avaient déjà trouvé quelque chose.
Une petite médaille ronde.
Il la lâcha.
Elle tomba dans la boue.
Inès la ramassa machinalement.
Un symbole y était gravé : une branche de chêne entourant les initiales M.D.
Madeleine Delorme.
Inès sentit son cœur se serrer.
Ce nom n’avait pourtant rien à voir avec les Delorme chez qui elle venait de vivre.
Madeleine était morte six mois plus tôt.
Elle avait toujours refusé de parler de sa famille.
Toujours.
Après le départ de l’ambulance, un gendarme s’approcha d’Inès.
— Vous avez un endroit où dormir ?
Elle hésita.
— Non.
Le gendarme regarda ses vêtements trempés, son sac en toile et sa jambe douloureuse.
— Venez au village. On va déjà vous trouver un endroit où vous réchauffer.
Inès ne savait pas encore que cette décision allait changer sa vie.
Le lendemain matin, toute la petite commune de Saint-Rémy-sur-Loire parlait de l’accident.
L’homme retrouvé dans la voiture s’appelait Henri Delorme.
Soixante-quatre ans.
Ancien directeur d’une importante société forestière.
Et surtout…
Il était le frère aîné de Monsieur Delorme.
La nouvelle fit immédiatement le tour du village.
Lorsque Madame Delorme apprit qu’Inès avait sauvé Henri, elle ne manifesta aucune reconnaissance.
Au contraire.
Elle arriva à la mairie avec Apolline et son mari.
— Nous devons clarifier quelque chose, déclara-t-elle devant plusieurs habitants. Inès n’a jamais été notre fille. Elle a vécu chez nous parce que nous avons eu pitié d’elle.
Inès resta silencieuse.
Le maire fronça les sourcils.
— Madame Delorme, personne ne vous demande de—
— Elle a toujours été intéressée par notre famille ! coupa-t-elle. Et depuis quelque temps, elle posait des questions sur les papiers de Madeleine.
Un murmure parcourut la salle.
Inès releva lentement la tête.
— C’est faux.
— Tu veux vraiment continuer à mentir ?
Apolline s’avança.
— Grand-mère Madeleine t’a laissé entrer chez elle. Tu savais qu’elle conservait des documents importants. Tu savais qu’elle avait de l’argent.
Inès pâlit.
— Madeleine ne m’a jamais parlé d’argent.
Madame Delorme eut un sourire froid.
— Bien sûr.
Puis elle sortit une feuille.
— Une plainte a été déposée hier soir. Plusieurs bijoux et documents appartenant à Madeleine auraient disparu après sa mort.
Le silence tomba.
Inès comprit.
Ils ne cherchaient pas simplement à l’humilier.
Ils voulaient faire d’elle une voleuse.
Le maire prit la feuille.
— Une plainte officielle ?
— Oui.
Madame Delorme regarda Inès.
— Et nous savons tous qui avait accès à ses affaires.
Cette fois, plusieurs villageois détournèrent les yeux.
Inès sentit sa gorge se nouer.
Elle venait d’être rejetée par les seuls adultes qu’elle avait considérés comme sa famille.
Et maintenant, on voulait salir le nom de Madeleine pour la faire taire.
Mais quelqu’un se trouvait au fond de la salle.
Un petit garçon.
Il avait environ neuf ans.
Il s’appelait Lucas.
Depuis sa naissance, il ne parlait presque jamais.
Au village, tout le monde le connaissait.
Il communiquait principalement avec des gestes, quelques mots écrits et des dessins.
Lucas était le petit-fils d’Henri Delorme.
Il avait assisté à toute la scène.
Quand Madame Delorme posa la feuille sur la table, il se leva brusquement.
Sa mère tenta de le retenir.
— Lucas, assieds-toi.
Il secoua la tête.
Puis il regarda Inès.
Et fit un geste que personne ne comprit.
Il sortit de sa poche un petit carnet bleu.
Il l’ouvrit.
Sur une page, il y avait un dessin.
Une grande maison.
Une femme âgée.
Une enveloppe.
Et trois personnes.
L’une d’elles portait une veste sombre.
Lucas pointa le dessin.
Puis il pointa Madame Delorme.
Elle devint livide.
— Qu’est-ce que tu racontes ?!
Lucas se mit à trembler.
Sa mère s’approcha.
— Il essaie de dire quelque chose.
Le garçon secoua la tête.
Il prit son crayon et écrivit maladroitement :
« Elle a pris. »
Tout le monde se figea.
Madame Delorme éclata de rire.
— Il ne sait même pas écrire correctement !
Mais Lucas ne la regardait plus.
Il regardait Inès.
Puis il écrivit une seconde phrase.
« Pas Inès. »
Le maire se redressa.
— Lucas, tu es certain ?
Le garçon hocha la tête.
Puis il dessina une flèche.
Elle allait de la maison de Madeleine vers la voiture de Monsieur Delorme.
Inès sentit son cœur battre plus vite.
— Qu’est-ce que tu as vu, Lucas ?
Le petit garçon regarda sa mère.
Elle posa doucement une main sur son épaule.
— Tu peux lui montrer.
Lucas fouilla dans son sac.
Il en sortit une vieille enveloppe froissée.
À l’intérieur se trouvait une photographie.
On y voyait Madeleine, beaucoup plus jeune, devant la propriété des Delorme.
À côté d’elle se trouvait Henri.
Et derrière eux, un jeune Monsieur Delorme.
Au dos de la photo, une phrase avait été écrite à la main :
« Le jour où Henri découvrira les comptes, ils essaieront de récupérer ce qui ne leur appartient pas. »
Inès resta immobile.
Le maire demanda immédiatement :
— Où as-tu trouvé cette photo ?