Élise s’arrêta derrière la porte.
La voix masculine reprit, plus basse.
—Tu as perdu la tête, Adrien. Maman n’a pas besoin d’une comédie. Elle a besoin de vérité.
—Pas maintenant, Gabriel.
—Justement maintenant. Elle n’a plus beaucoup de temps.
Élise sentit son cœur se serrer.
Gabriel.
Le frère d’Adrien.
Elle ne connaissait presque rien de la famille Valmont, mais elle avait déjà vu cet homme dans l’hôtel. Contrairement à Adrien, il ne saluait jamais le personnel. Il traversait les couloirs comme si chaque personne devant lui était un obstacle.
—Elle va mourir en croyant que tu as enfin trouvé quelqu’un ? demanda Gabriel.
—Elle veut simplement me voir heureux.
—Alors donne-lui autre chose qu’un mensonge.
Adrien ne répondit pas.
Élise s’éloigna discrètement.
Elle descendit jusqu’au vestiaire, retira son uniforme et resta plusieurs minutes assise sur un banc.
Elle aurait dû refuser.
C’était évident.
Une fausse épouse.
Une famille riche.
Une femme mourante.
Un frère hostile.
Tout cela ressemblait à une histoire dans laquelle elle finirait forcément blessée.
Pourtant, le soir même, lorsqu’Adrien l’appela, elle accepta de revenir.
Pas pour l’argent.
Pas entièrement.
—J’accepte trois mois, dit-elle.
Adrien resta silencieux.
—Mais j’ai des conditions.
—Je vous écoute.
—Vous ne me demanderez jamais de prétendre être quelqu’un que je ne suis pas. Je ne mentirai pas sur ma vie, mon travail ou ma famille.
—D’accord.
—Je ne dormirai pas dans votre chambre.
—D’accord.
—Et si votre mère comprend que tout est faux, vous lui direz la vérité.
Adrien répondit après quelques secondes :
—Je vous le promets.
Le lendemain, Élise rencontra Hélène.
La vieille dame était assise près d’une grande fenêtre, dans une chambre privée de l’hôtel, entourée de fleurs blanches.
Elle avait le visage pâle, mais ses yeux étaient étonnamment vifs.
Lorsqu’Adrien entra avec Élise, elle sourit immédiatement.
—Enfin.
Adrien s’approcha.
—Maman…
Hélène regarda Élise.
Puis son fils.
Puis de nouveau Élise.
—Tu ne m’avais pas dit qu’elle était aussi jolie.
Élise sentit ses joues chauffer.
Adrien toussota.
—Maman…
Hélène tendit la main.
—Approche, ma chérie.
Élise s’approcha.
Hélène lui prit doucement les doigts.
—Comment s’appelle mon fils quand il est insupportable ?
Élise regarda Adrien.
—Je ne sais pas encore.
Hélène éclata de rire.
Un vrai rire.
Adrien resta immobile.
Il n’avait pas entendu ce son depuis des mois.
Élise le vit.
Et quelque chose changea dans son regard.
Ce n’était plus un contrat.
C’était devenu une promesse.
Les semaines suivantes, Élise entra peu à peu dans l’univers des Valmont.
Elle apprit à reconnaître les habitudes d’Hélène.
Le thé à 16 heures.
Les vieux films français le dimanche.
Les promenades très courtes dans le jardin.
Et surtout, les souvenirs d’Adrien enfant.
Hélène racontait tout.
—À huit ans, il prétendait être malade pour ne pas aller au pensionnat.
—Maman…
—À douze ans, il a cassé une fenêtre et accusé le chien.
—Il n’y avait même pas de chien.
Élise riait.
Adrien faisait semblant d’être exaspéré.
Pour la première fois depuis longtemps, la maison Valmont ressemblait à une maison.
Mais Gabriel observait.
Il ne croyait pas à cette histoire.
Un soir, il rejoignit Élise dans la bibliothèque.
—Combien vous paie mon frère ?
Élise releva les yeux.
—Ce n’est pas votre affaire.
—Vous pensez vraiment pouvoir entrer ici et devenir une Valmont ?
—Je n’ai jamais demandé à le devenir.
Gabriel s’approcha.
—Alors partez.
Élise referma son livre.
—Votre mère m’a demandé de rester.
Il se figea.
—Elle ne sait pas.
—Elle sait peut-être davantage que vous ne le pensez.
Gabriel serra la mâchoire.
—Vous ne connaissez rien de cette famille.
Élise répondit calmement :
—C’est vrai. Mais je sais reconnaître quelqu’un qui a peur de perdre sa mère.
Gabriel ne répondit pas.
Il quitta la pièce.
Le lendemain, Hélène demanda à parler seule à Élise.
—Tu n’es pas sa femme.
Élise sentit son cœur s’arrêter.
—Madame…
Hélène sourit.
—Ne t’inquiète pas. Je l’ai compris dès le premier jour.
Élise resta sans voix.
—Alors pourquoi…
—Parce qu’Adrien avait besoin que quelqu’un lui rappelle qu’il était encore capable d’aimer.
Élise baissa les yeux.
—Je suis désolée.
—Ne le sois pas.
Hélène prit sa main.
—Je n’ai pas peur de mourir. J’ai peur qu’après moi, mes deux fils continuent à se faire la guerre.
Élise fronça les sourcils.
—Pourquoi se détestent-ils ?
Hélène resta silencieuse un long moment.
Puis elle murmura :
—Parce que chacun croit que l’autre m’a trahi.
Cette phrase resta dans la tête d’Élise toute la nuit.
Le lendemain, elle surprit une conversation entre Gabriel et le notaire familial.
—Si Adrien prend le contrôle de la fondation, tout sera perdu.
—Monsieur, votre mère n’a jamais modifié son testament.
—Je sais.
—Alors pourquoi cette peur ?
Gabriel répondit :
—Parce que quelqu’un a falsifié la première version.
Élise se figea.
Elle recula avant d’être découverte.
Le soir même, Adrien la trouva dans le couloir.
—Qu’est-ce qui ne va pas ?
—Votre frère pense que quelqu’un a falsifié le testament de votre mère.
Adrien pâlit.
—Qui vous a dit ça ?
—Je l’ai entendu.
Adrien passa une main sur son visage.
—Il y a six ans, mon père est mort. Il avait laissé une partie importante de ses biens à notre mère et à nous deux.
—Et ?
—Après sa mort, certains documents ont changé.
—Vous soupçonnez votre frère ?
—Pendant des années, oui.
Élise comprit alors pourquoi Gabriel était aussi méfiant.
Ils ne se disputaient pas pour une simple question d’héritage.
Quelqu’un avait peut-être passé des années à les dresser l’un contre l’autre.
Quelques jours plus tard, Hélène fit un malaise.
L’hôtel entier fut bouleversé.
Adrien passa la nuit à l’hôpital.
Gabriel aussi.
Pour la première fois, les deux frères restèrent assis dans la même salle sans s’insulter.
Élise attendait dans le couloir.
Vers trois heures du matin, Hélène demanda à les voir.
—Tous les deux.
Adrien entra.
Gabriel le suivit.
Hélène regarda ses fils.
—Je suis désolée.
—Maman, ne parle pas comme ça, murmura Adrien.
—Il est temps.
Elle leur tendit une petite enveloppe.
—J’aurais dû vous la donner il y a longtemps.