Camille regarda la peluche encore une fois.
Son visage venait de changer.
— Où avez-vous trouvé ce lapin ?
Adrien sentit son souffle se bloquer.
— Il était dans ma mallette.
Camille s’approcha lentement.
— Je peux le toucher ?
Il hésita, puis lui tendit le jouet.
Dès que ses doigts effleurèrent le ruban rose, Camille ferma les yeux.
— C’est impossible…
— Vous le connaissez ?
Elle ne répondit pas.
Lila, elle, observait les deux adultes avec attention.
— Maman ?
Camille rouvrit les yeux.
— Ce lapin appartenait à une petite fille.
Adrien baissa la tête.
— À ma fille.
Le visage de Camille devint livide.
— Comment s’appelait-elle ?
Adrien avala difficilement.
— Éléonore.
Camille fixa la peluche.
Puis Adrien.
— Quel âge avait-elle ?
— Cinq ans.
Un silence étrange s’installa.
Lila regarda sa mère.
— Maman, pourquoi tu pleures ?
Camille essuya rapidement ses joues.
— Parce que parfois, ma chérie, certaines choses nous rappellent des personnes qu’on a beaucoup aimées.
Adrien regarda Lila.
Puis il regarda Camille.
— Pourquoi ce lapin vous fait-il cet effet ?
Camille resta silencieuse.
Enfin, elle murmura :
— Parce que je l’ai déjà vu.
Adrien sentit son cœur accélérer.
— Où ?
— À l’hôpital.
— Quel hôpital ?
Camille baissa les yeux.
— Celui où votre fille est morte.
Adrien recula d’un pas.
Le bruit du terminal semblait soudain lointain.
— Vous connaissiez ma fille ?
— Non.
Elle secoua la tête.
— Je connaissais seulement une femme qui travaillait dans le service pédiatrique. Elle m’avait raconté son histoire.
Adrien sentit sa poitrine se serrer.
Il avait passé cinq ans à éviter de prononcer le prénom d’Éléonore.
À éviter les hôpitaux.
À éviter Noël.
À éviter les jouets.
Et maintenant, une inconnue lui parlait d’elle au milieu d’un aéroport bloqué par la neige.
— Comment savez-vous qu’elle avait ce lapin ?
Camille regarda Lila.
— Parce que ma sœur travaillait dans ce service.
Adrien ne comprenait plus.
— Votre sœur ?
— Marianne.
Elle inspira.
— Elle était infirmière.
Adrien fixa Camille.
— Était ?
— Elle est morte il y a trois ans.
Lila prit la main de sa mère.
— Elle était gentille.
Camille sourit tristement.
— Oui.
Puis elle regarda Adrien.
— Elle m’avait parlé de votre fille.
Adrien sentit ses yeux brûler.
— Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?
Camille hésita.
— Qu’Éléonore avait passé plusieurs jours à l’hôpital. Que vous restiez près d’elle tout le temps. Et qu’un matin, vous aviez dû sortir quelques minutes pour signer des papiers.
Adrien ferma les yeux.
Il se souvenait.
Tout.
Cette matinée.
La neige.
Le couloir.
Le café froid dans sa main.
Et ce terrible appel.
— Elle m’a dit quelque chose d’autre, continua Camille.
Adrien rouvrit les yeux.
— Quoi ?
— Que votre fille avait peur que vous soyez triste.
Il détourna le regard.
— Elle était trop petite pour comprendre.
— Au contraire.
Camille posa doucement le lapin sur le siège.
— Les enfants comprennent parfois beaucoup plus que les adultes.
Lila tira sur la manche de son manteau.
— Maman, pourquoi monsieur pleure ?
Camille regarda Adrien.
— Parce qu’il a perdu quelqu’un.
Lila s’approcha.
Elle posa une petite main sur son bras.
— Alors il ne faut pas rester tout seul.
Adrien baissa les yeux vers elle.
Cette phrase.
Encore.
La même petite voix qui lui avait demandé s’il était perdu.
Il sourit malgré ses larmes.
— Tu as raison.
Un agent de l’aéroport s’approcha alors.
— Madame, monsieur, nous avons retrouvé votre dossier. Il y a eu beaucoup de confusion avec les passagers aujourd’hui.
Camille hocha la tête.
Puis elle regarda Adrien.
— Merci de l’avoir retrouvée.
— Je crois qu’elle m’a plutôt retrouvé.
Lila sourit.
— C’est vrai.
Une annonce retentit.
Le terminal allait rester fermé plusieurs heures.
Les passagers étaient invités à rejoindre les espaces d’attente.
Adrien regarda son téléphone.
Son rendez-vous à Genève était annulé.
Pour la première fois, cela ne lui faisait rien.
Il rangea son téléphone.
— Vous avez un endroit où aller ?
Camille secoua la tête.
— Notre vol est annulé. Nous devions passer Noël chez ma sœur à Lyon.
— Et maintenant ?
— Je ne sais pas.
Adrien regarda autour de lui.
Puis il eut une idée.
— J’ai un hôtel à quelques kilomètres d’ici.
Camille hésita immédiatement.
— Je ne peux pas accepter.
— Ce n’est pas une faveur.
Elle le regarda.
— Alors quoi ?
Adrien sourit légèrement.
— Une chambre pour trois personnes. Et un dîner de Noël.
Lila leva aussitôt la main.
— Est-ce qu’il y aura du chocolat ?
Adrien rit.
Un vrai rire.
Le premier depuis des années.
— Beaucoup.
Camille finit par accepter.
Une heure plus tard, ils arrivèrent dans l’un des hôtels du groupe Delmas.
Adrien demanda simplement une chambre familiale.
Aucune suite.
Aucun traitement particulier.
Il voulait seulement que cette nuit soit normale.
Lila courut jusqu’à la fenêtre.
— Maman ! Il neige encore !
Camille sourit.
Adrien resta dans l’encadrement de la porte.
Il regardait la scène avec une émotion qu’il ne savait pas nommer.
Une mère.
Une enfant.
Un sapin.
Des lumières.
Et le vieux lapin posé sur une chaise.
Comme si, pour la première fois depuis cinq ans, Noël avait cessé d’être une date à fuir.
Au dîner, Lila posa soudain une question.
— Monsieur Adrien ?
— Oui ?
— Votre fille aimait le chocolat ?
Il resta silencieux.
— Oui.
— Alors vous devez en manger pour elle.
Camille posa une main sur son épaule.
— Lila…
— Quoi ?
— Ce n’est pas toujours aussi simple.
La petite réfléchit.
— Peut-être.
Puis elle ajouta :
— Mais on peut quand même essayer.
Adrien sourit.
— Je vais essayer.
Après le dîner, Camille raconta davantage.
Elle expliqua que sa sœur Marianne avait travaillé dans le service où Éléonore avait été soignée.
— Elle parlait souvent de votre fille, dit-elle. Pas parce qu’elle était la plus malade. Parce qu’elle était toujours préoccupée par son père.