PARTIE 1

À 9 mois de grossesse, Élise Vasseur fut poussée dans le vide par son mari au bord d’un sentier verglacé au-dessus de Chamonix, pendant qu’elle le suppliait simplement de la ramener à la maison.

Le vent giflait les crêtes, soulevait la neige en tourbillons blancs, et le ciel semblait si bas qu’on aurait dit qu’il allait écraser la montagne. Élise avançait difficilement, 1 main posée sur son ventre rond, l’autre agrippée à la manche d’Adrien. Elle avait accepté cette marche parce qu’il avait insisté pendant des jours.

— Ça nous fera du bien avant l’arrivée du bébé, avait-il répété.

Mais depuis 30 minutes, il ne parlait plus de leur fils. Il parlait d’argent. De signatures. De la holding familiale Morel, héritée du père d’Élise. De ces papiers qu’elle refusait désormais de signer sans les faire relire par sa sœur.

— Tu as changé depuis que Marion t’a remis ses idées dans la tête, cracha Adrien.

Élise s’arrêta, essoufflée.

— Je suis enceinte, Adrien. J’ai froid. Je veux rentrer.

Il se retourna lentement. Son visage, d’ordinaire si maîtrisé, avait quelque chose de dur, presque vide.

— Tu veux rentrer ? Comme toujours. Tu fuis dès qu’il faut être loyale.

Elle serra les dents. Depuis 6 ans, elle avait appris à ne pas répondre trop vite. Adrien savait transformer chaque question en faute, chaque doute en trahison. Il avait commencé doucement : vérifier ses mails “pour l’aider”, répondre à sa place aux dîners de famille, gérer les comptes “parce qu’elle avait déjà assez à porter”. Après la mort de son père, il avait pris toute la place.

Marion l’avait vue avant elle.

— Il t’isole, lui avait dit sa sœur 1 an plus tôt.

Élise l’avait chassée de sa vie avec des mots qu’elle regrettait encore.

Ce matin-là, sur le sentier, elle comprit trop tard que Marion n’avait peut-être jamais exagéré.

— Adrien, s’il te plaît. Le bébé bouge moins. J’ai besoin d’aller à l’hôpital.

Il regarda son ventre. Aucun trouble ne passa dans ses yeux.

— Ce bébé aurait dû porter mon nom sans tes caprices de famille.

Élise recula d’un pas. Son talon glissa sur la neige tassée.

— Ne t’approche pas.

Adrien sourit. Pas longtemps. Juste assez pour que l’image reste gravée en elle.

Puis il posa ses 2 mains sur ses épaules.

Et il la poussa.

Le cri d’Élise disparut dans le vent. Son corps heurta la paroi, roula contre la glace, puis s’écrasa sur une corniche étroite plusieurs mètres plus bas. La douleur lui coupa la respiration. Instinctivement, ses bras entourèrent son ventre.

Au-dessus, Adrien apparut au bord du vide.

Il ne cria pas son nom.

Il ne descendit pas chercher de l’aide.

Il se pencha seulement, calme, presque soulagé.

— Ne t’inquiète pas, lança-t-il. Toi et lui, vous n’aurez pas froid longtemps.

Élise voulut répondre, mais sa bouche ne produisit qu’un souffle.

Alors une autre voix s’éleva derrière lui.

Une voix de femme.

— Elle est morte ?

Camille Valette. Son assistante. Celle qu’il présentait depuis 2 ans comme “indispensable au cabinet”.

Adrien eut un rire bas.

— Pour 18 millions d’euros, elle a intérêt à l’être.

PARTIE 2

La neige commença à recouvrir Élise comme un drap qu’on aurait tiré trop tôt sur elle. Elle ne sentait presque plus ses doigts. Son manteau, ouvert pendant la chute, laissait entrer un froid qui semblait mordre directement ses os.

Au-dessus, les voix s’éloignaient.

Camille se plaignait du vent. Adrien lui répondit qu’ils devaient rejoindre le poste de secours avant la nuit, “jouer les maris détruits”, dire qu’Élise avait glissé malgré ses efforts.

Élise ferma les yeux.

Puis elle sentit 1 mouvement sous sa paume.

Faible.

Réel.

Son fils vivait.

— Reste avec moi, murmura-t-elle. Encore 1 respiration.

Elle compta. 1. Puis 2. Puis 3. Chaque souffle lui déchirait la poitrine.

Presque 2 heures plus tard, 1 lumière fendit la tempête.

Elle crut d’abord rêver. Mais le grondement d’un hélicoptère secoua bientôt l’air autour d’elle. 1 secouriste du PGHM descendit au bout d’un câble et posa le genou sur la corniche.

Il vit son ventre. Puis son visage. Puis la trace trop nette de sa chute.

— Madame, vous m’entendez ?

Ses lèvres tremblèrent.

— Mon mari… m’a poussée.

Le secouriste se figea à peine, mais son regard changea.

— Je m’appelle Hugo Lemaire. Vous allez me parler jusqu’à l’hôpital.

— Adrien… Vasseur.

Cette fois, Hugo pâlit.

— Il vient de nous dire que vous étiez tombée toute seule. Il a ajouté qu’il était impossible que vous soyez encore vivante.

Élise comprit alors l’horreur entière.

Adrien n’avait pas seulement essayé de la tuer.

Il avait déjà commencé à raconter sa mort.

PARTIE 3

Quand Élise rouvrit les yeux, tout était blanc : le plafond, les rideaux, les draps. Pendant 1 seconde, elle crut être encore dans la neige.

Puis elle entendit le bip régulier d’un appareil.

Sa main se posa sur son ventre.

Plat.

Elle tenta de se redresser, paniquée, mais une femme en blouse l’en empêcha doucement.

— Élise, vous êtes au CHU de Grenoble. Votre fils est vivant.

Ces 5 mots brisèrent ce qu’il restait de contrôle en elle. Elle pleura sans beauté, sans retenue, les mains plaquées contre sa bouche.

La docteure Samira Benali lui expliqua que le bébé avait été extrait en urgence, qu’il respirait seul, qu’il fallait le surveiller, mais que les signes étaient bons.

Quand on le posa contre sa poitrine, minuscule sous un bonnet bleu, Élise oublia le froid pendant quelques secondes.

— Bonjour, Malo, souffla-t-elle.

Adrien voulait l’appeler Adrien Junior. Comme une propriété de plus. Elle choisit le prénom que son père aimait.

Dans l’après-midi, Marion arriva. Les 2 sœurs ne s’étaient presque pas parlé depuis 1 an. Marion resta sur le seuil, un sac de brioches à la main, incapable d’avancer.

— J’aurais dû t’écouter, murmura Élise.

Marion posa le sac par terre et la prit dans ses bras.

— Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, tu respires.