Le soir tomba sur le jardin dévasté. Les ballons s’étaient affaissés, la nappe tachée pendait sur une chaise, et le château gonflable se vidait lentement d’air avec un soupir ridicule.

Camille avait envoyé Zoé chez leur voisine, Madame Perrin, pour regarder un dessin animé avec sa petite-fille. Quand la porte se referma, elle se tint face à Julien dans le salon.

— Explique.

Julien passa une main dans ses cheveux.

— Élodie traverse une période compliquée.

Camille eut un rire sans joie.

— Elle m’humilie devant ma fille et toi tu appelles ça une période ?

— Son cabinet va mal. Elle a besoin d’une garantie bancaire. Je devais signer comme caution pour elle, juste temporairement.

— Avec notre compte commun ?

Il ne répondit pas.

Le silence fut la réponse.

Camille recula d’un pas, comme si le parquet venait de se fendre.

— Tu allais engager nos économies sans me le dire ?

— Je voulais éviter une guerre.

— Non. Tu voulais éviter de lui dire non.

Julien ferma les yeux.

— Elle m’a aidé quand mon père est mort. J’avais 17 ans. Elle a arrêté ses études pendant 1 an pour s’occuper de moi. Depuis, j’ai l’impression de lui devoir quelque chose.

Camille attrapa son téléphone posé sur la table.

— Tu lui dois de la gratitude. Pas notre vie. Pas la paix de notre fille.

Le portable vibra avant qu’elle ne le déverrouille. Un message d’un numéro inconnu s’afficha.

“Je m’appelle Marc Lenoir. Je suis le mari d’Élodie. On m’a dit qu’il s’était passé quelque chose chez vous. Je dois savoir si vous connaissez la vérité.”

Camille leva les yeux.

— Son mari arrive.

Julien blêmit.

— Camille, ne t’en mêle pas.

La sonnette retentit.

Et derrière la porte, l’homme qui tenait un bouquet de fleurs fanées dans une main et une chemise cartonnée dans l’autre avait le visage de quelqu’un qui avait déjà tout perdu.

PARTIE 4

Marc Lenoir entra sans regarder les ballons au sol ni les traces de crème sur le carrelage. Il avait la quarantaine, une veste froissée, les yeux rouges d’un homme qui n’avait pas dormi. Il posa les fleurs fanées sur le meuble de l’entrée, comme s’il avait oublié pourquoi il les tenait.

— Pardon de débarquer comme ça, dit-il. Je sais que c’était l’anniversaire de votre fille.

Camille resta droite.

— Zoé est chez la voisine. Elle n’entendra rien.

Marc hocha la tête, soulagé et honteux à la fois.

Julien s’approcha.

— Marc, ce n’est pas le moment.

— Justement, Julien. Ça fait 2 ans que ce n’est jamais le moment.

Il ouvrit sa chemise cartonnée. À l’intérieur, il y avait des relevés bancaires, des captures d’écran imprimées, des photos prises de loin devant un hôtel près de la gare de Lyon, et plusieurs factures au nom d’une société que Camille reconnut immédiatement : L’Atelier Vermeil, le cabinet d’Élodie.

Marc posa une première feuille sur la table basse.

— Élodie m’a dit qu’elle travaillait tard. Puis qu’elle aidait une cliente en burn-out. Puis qu’elle venait ici pour soutenir son frère parce que, selon elle, Camille était instable, jalouse, toxique.

Camille serra les doigts.

— Elle a dit ça ?

— À moi. À sa mère. À certains clients. À un avocat aussi. Elle préparait un récit dans lequel vous étiez le problème.

Julien s’assit lourdement sur le canapé.

— Pourquoi ?

Marc sortit une photo. On y voyait Élodie à la terrasse d’un café, la main posée sur celle d’un homme brun en costume. Derrière eux, une enseigne floue. La date était imprimée en bas : 18 mai.

— Parce qu’elle a une liaison avec son associé. Et parce qu’elle a vidé presque 48 000 euros du compte professionnel pour financer leur projet à 2. Quand j’ai commencé à poser des questions, elle m’a expliqué que tout venait de Camille, que votre femme la salissait, que vous la couvririez parce que “Julien choisit toujours sa sœur”.

Cette phrase tomba au milieu du salon comme une clé rouillée.

Camille ne regarda pas Marc. Elle regarda Julien.

Il avait baissé la tête.

— Elle savait, murmura Camille. Elle savait que tu ne dirais jamais non.

Julien répondit à peine.

— Oui.

— Et la garantie bancaire ?

Marc leva les yeux.

— Quelle garantie ?

Camille sentit un froid net lui traverser les épaules.

Julien parla d’une voix cassée.

— Elle m’a demandé de signer une caution pour son cabinet. Elle disait que si je refusais, elle devrait vendre l’appartement de votre mère.

Marc se lève brusquement.

— L’appartement de ma mère ? Il est déjà sous compromis. Elle m’a dit que c’était pour payer ses dettes fiscales.

Camille ferma les yeux. Tout prenait forme : les piques, les accusations, les sourires, la façon d’attaquer en public pour que Camille paraisse excessive si elle réagissait. Élodie ne cherchait pas seulement à blesser. Elle préparait une sortie, un écran de fumée, une famille coupable autour d’elle pour que personne ne voie le trou qu’elle creusait.

La porte d’entrée s’ouvrit sans qu’on sonne.

Élodie entra avec son double de clés, furieuse, le téléphone collé à la main.

— Marc, qu’est-ce que tu fais ici ?

Personne ne répondit.

Elle vit les papiers sur la table. Son visage perdit sa couleur, mais seulement 1 seconde. Puis elle retrouva son masque.

— Ah. Bien sûr. Camille a encore joué les victimes.

Camille avança d’un pas.

Sa robe portait encore une auréole pâle de crème séchée. Ses cheveux sentaient la fraise et le savon. Mais sa voix, elle, ne tremblait plus.

— Non, Élodie. Cette fois, personne ne joue.

Élodie ricana.

— Tu te prends pour qui ? Une juge ?

— Pour la mère de Zoé. Pour la femme de Julien. Pour quelqu’un qui en a assez que ta douleur serve d’excuse à ta cruauté.

Le visage d’Élodie se durcit.

— Ma douleur ? Tu ne sais rien.

Julien releva la tête.

— Alors dis-le. Dis pourquoi tu t’acharnes sur Camille depuis des années.