— Nous avons également demandé la suspension immédiate des primes de direction, des distributions exceptionnelles et de toute opération avec une société liée à Mme Maud Perrin ou à un membre de sa famille.

Maud pâlit.

— Pourquoi mon nom est là-dedans ?

Personne ne répondit tout de suite.

Sarah fit pivoter son écran.

Une succession de virements apparut.

347 000 €.

510 000 €.

186 500 €.

920 000 €.

Des « études de positionnement ».

Des « missions de développement ».

Des « prestations de stratégie foncière ».

Toutes facturées par LMP Conseil.

La société appartenait à Laurent Perrin, le frère de Maud.

L’un des administrateurs se tourna vers Thomas.

— J’avais demandé qui avait validé ces contrats.

Thomas serra la mâchoire.

— Les prestations existent.

Sarah posa une photographie aérienne sur la table.

Elle représentait une parcelle vide dans le Vaucluse.

— Voici l’une des études facturées 510 000 €. Le rapport remis au groupe contient 11 pages. 7 sont reprises presque mot pour mot d’un document public de la communauté de communes.

Maud fit un pas vers Thomas.

— Tu m’avais dit que tout était régulier.

Geneviève se retourna sèchement.

— Tais-toi.

Ce mot acheva de faire comprendre aux administrateurs que la réunion n’avait plus rien d’une crise conjugale.

Juliette n’essayait pas de se venger parce que son mari avait une maîtresse.

Elle avait documenté un risque financier.

Et Geneviève, en voulant l’expulser de la famille quelques heures après son accouchement, venait de déclencher elle-même les clauses qui permettaient à Juliette d’agir.

Sarah ouvrit la dernière chemise.

— Il reste le protocole signé hier à la clinique.

Geneviève eut un petit rire.

— Enfin. Quelque chose de clair. Elle a accepté 18 000 000 €.

— Non.

— J’ai sa signature.

— Vous avez sa signature sur un protocole préparatoire de séparation.

Sarah marqua une pause.

— En France, vous ne décidez pas dans une chambre d’hôpital, entre 2 contractions postopératoires et un biberon, de retirer des nouveau-nés à leur mère. La résidence des enfants et l’exercice de l’autorité parentale ne se transfèrent pas comme des actions de société.

Thomas passa une main sur son visage.

Geneviève, elle, resta droite.

— Elle a accepté le principe d’une résidence chez Thomas.

— Elle a signé une formulation indiquant que cette possibilité serait discutée dans le cadre légal approprié. Relisez-la.

Geneviève arracha presque le document.

Elle lut.

Puis relut.

Juliette avait modifié 9 mots avant de signer.

Une phrase qui disait initialement que les enfants « résideront habituellement chez leur père » indiquait désormais que cette résidence « pourra être sollicitée par le père et examinée selon l’intérêt des enfants ».

Geneviève leva lentement la tête.

— Elle a changé le texte.

— Oui.

— Sans nous le dire.

Sarah eut un regard froid.

— Vous lui avez tendu un document juridique alors qu’elle venait de subir une césarienne. Vous aviez 3 personnes face à elle, dont son mari et sa maîtresse. Vous ne lui avez proposé aucun conseil indépendant. Je ne suis pas certaine que vous souhaitiez transformer les circonstances de cette signature en sujet principal devant un juge.

Le silence devint lourd.

Thomas murmura :

— Et les 18 000 000 € ?

Cette fois, Sarah sembla presque éprouver de la pitié.

— C’est probablement la partie la plus embarrassante.

Elle fit glisser un relevé.

Le compte familial censé financer l’indemnité était nanti depuis 2 ans au profit de la holding Morel, en garantie d’un refinancement.

Thomas regarda sa mère.

— Tu savais ?

Geneviève ne répondit pas.

— Maman ?

— C’était temporaire.

Sarah referma le dossier.

— Vous avez proposé à Juliette 18 000 000 € provenant d’actifs sur lesquels sa propre holding détient une sûreté prioritaire.

Un administrateur toussa pour masquer un rire nerveux.

Geneviève le fusilla du regard.

À 9 h 06, le conseil vota la suspension provisoire de Thomas de ses fonctions de directeur général, le temps qu’un audit indépendant examine les contrats liés à LMP Conseil.

À 9 h 14, le versement des primes fut gelé.

À 9 h 27, Maud quitta le bâtiment seule.

À 9 h 41, Geneviève envoya un message à Juliette.

« Tu peux prendre la société si ça t’amuse. Tu ne prendras pas mes petits-fils. »

Juliette lut le message dans la maison de son père, à 40 minutes de Paris.

Elle s’était installée dans la chambre où elle dormait adolescente.

Sur la commode, une photographie montrait Marc Morel tenant Juliette par les épaules lors de sa prestation de serment.

Elle ne répondit pas immédiatement.

L’un des bébés se mit à pleurer.

Puis l’autre.

Pendant 20 minutes, il n’exista plus ni groupe Delmas, ni millions, ni avocats.

Seulement 2 nourrissons affamés, une mère épuisée qui avait encore du mal à se lever et une sage-femme lui rappelant de ne pas porter les 2 en même temps.

Quand le calme revint, Juliette prit son téléphone.

Elle écrivit :

« Ce ne sont pas tes petits-fils à posséder. Ce sont leurs enfants et les miens à protéger. »

Puis elle bloqua le numéro.

2 jours plus tard, Juliette se présenta devant le juge aux affaires familiales.

Elle marchait lentement.

Sa cicatrice la brûlait encore à chaque marche.

Sarah lui avait proposé une entrée discrète par un couloir latéral, mais Juliette avait refusé.

Elle ne voulait plus contourner personne.

Thomas se trouvait déjà dans la salle avec son avocat.

Il semblait avoir vieilli de 10 ans en 72 heures.

Geneviève était assise derrière lui, impeccable dans un manteau sombre.

Elle regarda Juliette entrer comme si elle contemplait une ennemie.

Les bébés n’étaient pas présents.

Ils étaient restés avec la sage-femme.

Le débat dura plus de 2 heures.

L’avocat de Thomas insista sur le départ de Juliette de la clinique.

Il utilisa plusieurs fois le mot « disparition ».

Sarah se leva.