La patrouille de police secours arriva en moins de 8 minutes. Trouver la porte fracassée, le salon sens dessus dessous, les traces de strangulation rouges sur le cou d’Hubert et deux intrus encore prostrés au milieu des débris suffit à clore tout débat sur un prétendu « différend familial anodin ». Julien fut menotté sans ménagement et conduit au commissariat central de Rouen, tandis que Céline, sommée de présenter ses pièces d’identité, fut convoquée pour une audition libre immédiate.
L’instruction judiciaire qui s’ensuivit dura près de neuf mois et mit en lumière l’étendue effrayante de la fraude. Les enquêteurs de la brigade financière n’eurent aucune peine à retracer l’adresse IP utilisée pour les transactions nocturnes : elle correspondait parfaitement à la box internet du domicile de Julien et Céline. L’expertise graphologique démontra sans équivoque que la signature apposée sur le contrat de crédit de 24 000 euros n’était qu’une imitation grossière de celle d’Hubert. De surcroît, les réquisitions informatiques révélèrent que les faux bilans médicaux mentionnant un cancer imaginaire provenaient directement de l’ordinateur professionnel de Céline, qui avait utilisé les en-têtes d’une clinique où elle avait exercé cinq ans plus tôt. Les médecins prétendument signataires n’avaient jamais croisé la route d’Hubert ni de Françoise.
Pour Hubert, l’épreuve la plus douloureuse ne fut pas la confrontation avec les fonctionnaires de police, mais la prise de conscience de l’engrenage qui avait broyé son fils. Durant les auditions, Julien admit avoir développé une addiction sévère aux paris sportifs et aux jeux de casino virtuels. Ayant accumulé plus de 60 000 euros de dettes auprès d’usuriers et d’organismes de crédit revolving, il s’était convaincu que piocher dans les réserves de ses parents n’était qu’un « emprunt temporaire » qu’il rembourserait dès son prochain coup d’éclat. Mais chaque gain éphémère était immédiatement englouti par de nouvelles mises, plus vertigineuses encore.
Hubert mesura l’ironie cruelle de sa propre existence. Pendant 34 ans, il avait démonté et réparé ces machines de jeu dans les casinos, observant de ses propres yeux le regard vide des parieurs compulsifs capables de perdre le salaire d’un mois en trois tours de roulette. Il avait mis en garde des dizaines d’inconnus, mais n’avait pas su déceler que le même poison rongeait la chair de sa chair. Julien avait appliqué à ses parents la logique perverse des salles de jeu : pour dissimuler des retraits de plusieurs milliers d’euros, il leur apportait de temps à autre une boîte de gâteaux, payait un plein d’essence ou leur glissait un billet de 50 euros en disant « c’est pour vous faire plaisir ». Et ses parents, émerveillés par ces attentions de façade, n’y voyaient que de la piété filiale.
L’audience correctionnelle se tint au début de l’été au tribunal judiciaire de Rouen. Hubert avait revêtu son complet gris, le même que celui qu’il portait le jour où Julien avait soutenu son mémoire de fin d’études. Françoise s’assit à ses côtés sur le banc des parties civiles, le dos parfaitement droit. En face d’eux, dans le box, Julien avait perdu l’arrogance de sa jeunesse. Il semblait tassé, les épaules voûtées, le regard obstinément rivé sur la moquette de la salle d’audience. Céline avait pris place sur les bancs du public, flanquée de son avocat personnel ; le couple s’était séparé deux mois après les faits, s’accusant mutuellement d’avoir conçu la machination.
Le procureur de la République ne retint pas ses mots face à ce qu’il qualifia « d’abus de faiblesse caractérisé, de faux en écriture privée et d’escroquerie aggravée commise contre des ascendants vulnérables par leur confiance aveugle ».
Lorsque le président du tribunal demanda à Julien d’expliquer la falsification des dossiers médicaux, le prévenu s’effondra en larmes dans le micro :
« Je savais que les banques refusaient les prêts sans garantie solide… Si mon père était déclaré mourant et ma mère incapable, les fonds d’urgence étaient débloqués en 48 heures sans contrôle physique… Je ne voulais pas leur faire de mal, je voulais juste boucher les trous… »
Françoise laissa échapper un léger soupir, presque inaudible, tandis qu’Hubert sentait une douleur sourde lui broyer les côtes. Que son propre fils ait pu coucher sur papier la mort imminente de son père pour en tirer quelques liasses de billets dépassait tout ce qu’un cœur humain pouvait pardonner sur l’instant.
Le jugement fut sans complaisance. Julien fut condamné à 3 ans d’emprisonnement, dont 18 mois avec sursis probatoire lourd comportant une obligation impérieuse de soins pour son addiction aux jeux et une obligation d’indemniser intégralement les victimes. La part ferme de sa peine fut aménagée sous forme de détention à domicile sous surveillance électronique, lui permettant de conserver son travail pour honorer ses dettes. Céline fut condamnée à 12 mois de prison avec sursis pour complicité d’escroquerie et usage de faux.
La justice ordonna également la restitution des 32 000 euros qui avaient pu être saisis sur des comptes annexes de Julien avant leur dilapidation. Pour les 86 400 euros restants, un échéancier strict fut fixé par le juge d’application des peines, prélevant chaque mois 1 200 euros sur les revenus du condamné pendant six années entières. Quant à l’emprunt de 24 000 euros contracté sous l’identité d’Hubert, l’organisme financier, mis en cause pour défaut grave de vigilance, fut contraint d’annuler la créance et d’effacer toute inscription au fichier des incidents de remboursement.
À la suspension de l’audience, Julien tenta de faire deux pas vers ses parents dans la salle des pas perdus. Ses yeux rougis imploraient un mot, un signe.
« Papa… Maman… Je suis suivi par un médecin maintenant. Je me soigne… Pardonnez-moi… »
Hubert s’arrêta, contempla ce visage qui portait les traits de sa propre jeunesse, et répondit d’une voix sourde mais ferme :