Il y avait des chambres d’hôtel, des selfies dans des ascenseurs, des messages brûlants, mais surtout des plans. Chloé ne parlait pas seulement d’amour. Elle parlait de maison, de société, de divorce, de parts à récupérer.
Puis Camille lut une phrase d’Adrien qui vida l’air de la pièce.
“Elle n’aura pas le choix. Elle croit que je l’ai choisie. Elle ne sait même pas pourquoi son père m’a mis sur sa route.”
Camille resta assise sur le bord du lit jusqu’à l’aube.
À 7:30, Adrien entra dans la cuisine, frais, parfumé, la cravate déjà nouée.
— Grande soirée demain, dit-il. Essaie de ne pas faire ta tête triste devant les gens.
Camille posa son café.
— Chloé sera là ?
Son couteau s’immobilisa au-dessus de la tartine.
— Pourquoi tu demandes ça ?
— Curiosité.
Il soupira, presque ennuyé.
— Camille, tes insécurités deviennent fatigantes. Ma mère avait raison, tu devrais parler à quelqu’un.
Elle leva les yeux.
— À quelqu’un ou à un avocat ?
Adrien la fixa longtemps.
Puis il sourit sans chaleur.
— Ne commence pas une guerre que tu n’es pas équipée pour gagner.
Quand la porte se referma derrière lui, Camille appela Me Laurent Vernier.
Il répondit comme s’il attendait cet appel depuis longtemps.
— Camille ?
— Je veux tout voir.
— Tout ?
Elle regarda la maison silencieuse, les tableaux choisis par Hélène, le bureau d’Adrien où elle n’entrait jamais sans permission, les photos de mariage sur la cheminée.
— Les sociétés, les garanties, les clauses, les transferts. Tout ce qui porte mon nom.
À midi, la table de la salle à manger était couverte de documents.
Morel Développement, de l’extérieur, semblait appartenir à Adrien. Dans la réalité, Bréval Participations contrôlait 54 % des droits de vote. Le siège social appartenait à une foncière familiale. Plusieurs prêts bancaires reposaient sur des garanties signées par Étienne de Bréval. La maison où Hélène venait sans frapper n’était pas au nom d’Adrien, mais à celui d’une société civile immobilière créée avant le mariage.
Camille lut en silence.
Elle ne sourit pas.
Elle ne triompha pas.
Chaque page lui rappelait que son amour avait été entouré de contrats qu’elle n’avait jamais vraiment regardés.
— Il y a pire, dit Me Vernier.
Il lui montra des virements suspects, des factures de conseil gonflées, des achats personnels passés en frais professionnels. Une bague à 18 700 euros. Des séjours à Courchevel. Un acompte sur un appartement à Neuilly, au nom d’une société inconnue.
— Chloé ? demanda Camille.
— En partie.
— Et le reste ?
L’avocat hésita.
— Il semble avoir tenté de déplacer des actifs avant le divorce.
Le mot resta suspendu.
Divorce.
Comme si toute la maison l’avait entendu.
À 16:00, Hélène arriva sans prévenir. Elle portait son tailleur bleu marine, celui des grandes occasions, et tenait une enveloppe.
— Mon fils veut régler ça proprement.
Camille ne bougea pas.
— Bonjour, Hélène.
— Ne fais pas semblant d’être polie. Tu sais pour Chloé, alors évitons le théâtre.
Elle posa l’enveloppe sur la table.
Camille l’ouvrit. Une proposition de divorce. 75 000 euros. Une clause de confidentialité. Une renonciation à toute réclamation sur Morel Développement.
— C’est ce qu’Adrien pense que valent 6 ans de mariage ?
Hélène eut un petit rire sec.
— Ma chère, ne confonds pas ton chagrin avec une valeur financière. Adrien a construit quelque chose. Toi, tu as profité.
Camille referma lentement le dossier.
— C’est drôle.
— Quoi donc ?
— Vous parlez tous comme si l’argent d’Adrien existait avant moi.
Le visage d’Hélène se crispa.
— Signe. Avec élégance, pour une fois. Mon fils ne te doit rien.
Camille posa la main sur les documents de propriété.
— Alors il ne devrait pas avoir peur d’un audit.
Hélène pâlit.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
— Rien encore.
Ce “encore” suffit à faire reculer la belle-mère.
Le soir, Adrien rentra tard. Il trouva Camille dans le salon, sans bijou, sans valise, sans larmes. Il sembla presque déçu de ne pas la voir s’effondrer.
— Je veux divorcer, dit-il.
— Je sais.
— Chloé est enceinte.
Un silence passa. Camille sentit son ventre se serrer, non par amour encore vivant, mais parce que la cruauté d’Adrien semblait n’avoir aucun fond.
— De combien ?
— 3 mois.
Elle pensa aux voyages de 3 mois, aux absences, aux remarques plus dures, au dégoût progressif qu’il avait affiché envers elle comme si sa trahison avait besoin de se justifier.
Adrien poussa les papiers d’Hélène vers elle.
— Signe, et tout restera propre.
Camille prit un stylo. Il se détendit.
Sur la ligne de signature, elle écrivit :
“J’accepte le divorce selon mes conditions.”
Adrien arracha presque le document.
— Quelles conditions ?
Elle se leva.
— Tu les découvriras demain.
— Tu menaces mon gala ?
Camille s’arrêta près de l’escalier.
— Non. Je vais seulement y apporter un peu de transparence.
C’est ainsi que le lendemain, devant l’hôtel Lutetia, l’eau sale, la bague, le directeur de l’hôtel et les avocats avaient révélé ce que toute une famille avait préféré ignorer : Adrien Morel ne possédait pas l’empire qu’il croyait avoir volé.
Mais cette nuit-là, après la chute publique, la vérité ne s’arrêta pas.
Chloé appela Camille à 23:40.
Au début, Camille faillit refuser. Puis Me Vernier lui conseilla d’écouter, mais pas seule. Ils rejoignirent Chloé dans une chambre de l’hôtel, loin des journalistes qui attendaient encore dehors.
La jeune femme n’avait plus sa robe brillante. Elle portait un jean, un pull trop grand, et son visage sans maquillage semblait plus jeune, presque perdu.
Camille entra sans lui tendre la main.
— Parle.
Chloé posa une enveloppe sur la table.
— Je n’étais pas enceinte.
Camille ne cligna pas des yeux.
— Je m’en doutais.
— Adrien voulait que je le dise. Il pensait que ça te ferait signer plus vite.
— Et tu as accepté.
— Oui.
Chloé baissa la tête.