Plus tard, Antoine l’emmena dans la maison d’Hélène, à Boulogne-Billancourt. Camille croyait qu’elle avait été vendue depuis longtemps. Elle retrouva pourtant les carreaux anciens de l’entrée, les livres de jardinage de sa mère, le vieux piano droit et le crochet de travers près de la porte.

— Tu as gardé ça ?

— Ta mère disait que les choses de travers avaient plus de caractère.

Camille sourit, puis ses yeux se remplirent.

Le lendemain matin, Antoine posa sur la table une boîte en noyer.

— Elle voulait que tu l’aies quand tu demanderais à construire quelque chose par toi-même.

À l’intérieur se trouvaient des lettres, un carnet relié de cuir et les statuts d’un fonds de dotation créé par Hélène. Un fonds destiné à financer la réhabilitation de logements, de bibliothèques, de lieux sociaux. Valeur actuelle : 82 millions d’euros. Camille resta muette.

Puis une photo tomba du carnet.

On y voyait Hélène, jeune, devant un immeuble populaire de Montreuil. À côté d’elle : le père d’Édouard. Sa mère Geneviève. Et un homme que Camille ne connaissait pas, mais qui avait les mêmes yeux qu’Antoine.

Son père blanchit.

— C’est mon frère, murmura-t-il.

— Tu ne m’as jamais dit que tu avais un frère.

Antoine fixa la photo comme si elle venait de rouvrir une tombe.

— Parce que je l’ai perdu deux fois.

PARTIE 4

Le silence qui suivit ne ressemblait à aucun autre. Il n’était pas vide. Il était rempli de tout ce qu’Antoine n’avait jamais osé dire.

Camille posa la photo sur la table. Dehors, Boulogne s’éveillait doucement : une camionnette de boulangerie, des enfants traînant leurs cartables, le bus 123 qui freinait au coin de la rue. Dans la cuisine de sa mère, pourtant, le temps semblait revenir 25 ans en arrière.

— Comment s’appelait-il ? demanda Camille.

Antoine passa une main sur son visage.

— Julien. Julien Moreau.

Le nom resta entre eux, étranger et familier à la fois.

Antoine raconta lentement. Avant Moreau Patrimoine, il y avait eu une petite agence de réhabilitation fondée par 2 frères. Antoine s’occupait des financements. Julien était architecte. Il ne dessinait pas seulement des immeubles, disait Antoine. Il dessinait des vies possibles : des appartements moins chers au-dessus d’ateliers, des crèches dans d’anciennes postes, des bibliothèques dans des écoles abandonnées.

— Il était plus proche de ta mère que moi sur ces sujets, avoua Antoine.

— Et vous vous êtes disputés.

Il hocha la tête.

Leur premier grand projet, à Montreuil, avait failli ruiner la société. Retards de permis, coûts doublés, banque qui se retirait au dernier moment. Antoine avait voulu vendre pour sauver l’entreprise. Julien avait voulu continuer pour ne pas abandonner les familles déjà relogées provisoirement.

Antoine avait vendu.

Julien avait quitté la société.

— Il a dit que je savais compter les mètres carrés, mais pas les gens.

Camille baissa les yeux. La phrase aurait pu être écrite par sa mère.

— Tu l’as revu ?

— 1 fois. 3 semaines avant sa mort.

— Sa mort ?

La voix de Camille se brisa malgré elle.

— Il est mort il y a 11 ans. Cancer. Il vivait à Nantes. Il avait refusé que je prévienne la famille élargie.

— Et maman ?

— Elle savait. Elle lui écrivait. Elle a essayé de nous rapprocher pendant des années.

Camille sentit une colère froide monter. Pas seulement contre son père. Contre tous ces adultes qui avaient fabriqué des silences comme on ferme des pièces à clé, puis s’étonnent que leurs enfants vivent dans des couloirs sombres.

— J’avais 20 ans. Tu aurais pu me le dire.

— Oui.

Il ne se défendit pas. Cela la désarma presque.

— Je pensais que si je n’en parlais pas, la faute resterait derrière moi.

— Elle est venue jusqu’à moi.

Antoine ferma les yeux.

Dans le carnet d’Hélène, ils trouvèrent d’autres traces. Une association appelée Horizon Nord. Des adresses à Saint-Ouen, Montreuil, Aubervilliers. Les noms de Julien Moreau, Hélène Moreau, Paul Valmont et Geneviève Valmont apparaissaient sur plusieurs documents. Paul, le père d’Édouard, avait été entrepreneur sur le chantier de Montreuil. Plus tard, lorsque sa société avait frôlé la faillite, Horizon Nord avait garanti un prêt.

Camille comprit avant que son père le dise.

— Maman et ton frère ont aidé la famille d’Édouard.

— Oui.

— Geneviève le savait.

— Elle a signé.

La honte qu’on lui avait imposée pendant 4 ans se retourna d’un coup. Geneviève l’avait traitée comme une inconnue sortie de nulle part, alors qu’elle connaissait sa mère. Elle avait laissé son fils humilier Camille pour son supposé manque de statut, alors qu’une partie de leur fortune avait survécu grâce aux Moreau.

Camille ne ressentit même pas de triomphe. Seulement une immense fatigue.

3 jours plus tard, Maître Berthier reçut une lettre d’Édouard.

Elle la lut d’abord, comme convenu, puis la transmit à Camille.

Édouard n’y demandait pas pardon comme on négocie une remise de peine. Il ne parlait pas d’amour éternel ni de seconde chance. Il écrivait qu’il avait perdu le contrôle de son entreprise bien avant de perdre sa femme. Que les pertes cachées, les refinancements secrets, les virements vers la holding de sa mère l’avaient transformé en homme obsédé par l’apparence. Il reconnaissait que rien n’excusait la peur qu’il avait fait entrer dans leur maison.

Puis venait la phrase qui força Camille à s’asseoir.

« Ma mère m’a dit hier qu’elle connaissait ta mère. Je ne savais rien. Elle accepte de te parler si tu veux l’entendre. »

Camille faillit refuser.

Puis elle pensa à son fils. À cet enfant qui naîtrait bientôt dans une histoire pleine de portes fermées. Elle ne voulait pas lui transmettre une maison de secrets.

La rencontre eut lieu dans le cabinet de Maître Berthier, près du parc Monceau. Geneviève Valmont arriva sans bijoux, dans un manteau gris qui la vieillissait. Camille l’avait toujours vue impeccable, parfumée, dure comme une vitrine de joaillerie. Ce jour-là, elle portait un sac en toile usé.

Elle resta debout devant Camille.