Marion posa le sac par terre et la prit dans ses bras.

— Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, tu respires.

Le soir, une gendarme vint discrètement. Adjudante Alice Renard, section de recherches. Elle parla bas.

— Votre mari ignore que vous avez survécu. Pour l’instant, c’est mieux ainsi.

Élise serra Malo contre elle.

— Qu’est-ce qu’il dit ?

Alice hésita.

— Qu’il a tenté de vous retenir. Que vous avez glissé pendant une dispute. Et qu’il faut préparer les obsèques pour aider la famille.

3 jours plus tard, Adrien organisa une cérémonie “d’hommage”.

Élise ne regarda pas les images.

Marion, elle, entendit une phrase rapportée par un ancien salarié.

— Ils ont gelé là-haut, aurait dit Adrien derrière l’église. Cette femme inutile a enfin cessé de me coûter de l’argent.

Ce soir-là, Élise cessa de trembler.

Pas de peur.

De rage.

PARTIE 4

La première preuve ne vint pas d’un témoin héroïque, ni d’une caméra oubliée sur un sapin. Elle vint de l’ordinateur d’Élise.

Marion l’avait récupéré dans la maison familiale de Lyon avec 2 gendarmes. Adrien avait vidé des tiroirs, effacé des dossiers, emporté des classeurs. Mais il avait oublié une chose simple : les documents d’Élise se synchronisaient automatiquement avec un espace cloud que son père lui avait fait installer des années plus tôt.

Alice Renard revint 2 jours après la cérémonie.

Elle posa 1 chemise cartonnée sur la table de la chambre d’hôpital. Malo dormait dans son berceau transparent. Élise, encore faible, avait le visage plus maigre, mais ses yeux ne fuyaient plus.

— Nous avons retrouvé les éléments concernant le contrat de 18 millions, dit la gendarme.

Marion se pencha.

— L’assurance-vie ?

— Pas exactement. C’est un contrat luxembourgeois adossé à la holding Morel, conçu pour protéger la fondation, les engagements sociaux de l’entreprise et les descendants directs d’Élise.

Élise fronça les sourcils.

— Adrien m’a toujours dit qu’il en était le bénéficiaire principal.

Alice ouvrit le dossier.

— Il a essayé de le devenir.

Sur la copie, la signature d’Élise apparaissait en bas d’un avenant daté du 14 février. Une signature parfaite. Trop parfaite.

Élise fixa la date.

— Je n’étais pas à Lyon ce jour-là.

Marion leva les yeux.

Élise eut un rire sec.

— J’étais à Nantes, à l’hôpital, pour la dernière consultation de mon père avant sa mort. Il y a des billets de train, des paiements, des caméras. Je n’ai pas signé ça.

Alice ne parut pas surprise.

— Nous l’avons déjà vérifié.

Le silence dans la pièce pesa plus lourd que la neige sur la corniche.

Adrien n’avait donc pas seulement menti. Il avait fabriqué une version administrative de la vie d’Élise, une version où sa main signait quand elle n’était pas là, où son silence valait accord, où son mariage lui ouvrait toutes les portes.

Quelques jours plus tard, Marion trouva autre chose.

Dans un garde-meuble loué par leur père avant sa mort, un vieux portefeuille de cuir brun contenait des notes, des photos, et une enveloppe au nom d’Élise. L’écriture de Jean Morel traversa sa fille comme une douleur fraîche.

La lettre avait été rédigée 4 mois avant son décès.

Il y parlait de ses regrets, de Marion, de la fondation, de ces conversations qu’il avait toujours remises au lendemain parce qu’il croyait avoir le temps.

Puis venait la phrase qui changea tout.

“Si Adrien te dit que les 18 millions lui reviennent, ne le contredis pas seule. Ne signe plus rien. Appelle Maître Mireille Valette et demande les originaux du dispositif Morel.”

Élise relut 3 fois le nom.

Valette.

Comme Camille Valette.

Alice confirma le lien le lendemain.

— Maître Mireille Valette était l’avocate patrimoniale de votre père pendant près de 20 ans. Camille est sa fille.

Quand Mireille Valette entra dans la petite maison louée par Marion près d’Annecy, où Élise avait été transférée pour se reconstruire loin des journalistes, elle ne ressemblait en rien à Camille. Camille était brillante, lisse, parfumée, toujours habillée comme si elle sortait d’une réunion importante. Mireille portait un manteau de laine fatigué et des cernes qu’aucun maquillage n’aurait voulu sauver.

Elle s’arrêta devant le berceau de Malo.

Ses yeux se remplirent.

— Dieu merci.

Élise ne lui offrit ni sourire ni chaise.

— Vous saviez ?

Mireille baissa la tête.

— Pas pour la montagne.

— Mais pour Adrien ?

— Pour une partie.

Ces mots étaient insupportables parce qu’ils n’étaient pas une défense. Ils étaient une ouverture sur tout ce qu’Élise n’avait pas vu.

Autour de la table, avec Alice présente, Mireille expliqua. Adrien avait découvert, après le décès de Jean Morel, l’existence du contrat de prévoyance lié à la holding. Il n’avait pas réussi à en changer légalement le bénéficiaire. Mais il avait produit assez de faux avenants, de mails ambigus et d’autorisations partielles pour faire croire à des banques qu’il aurait bientôt accès à la fortune familiale.

— Combien ? demanda Marion.

Alice répondit avant l’avocate.

— Près de 6,7 millions d’euros de dettes identifiées à ce stade. Plusieurs montages passent par des sociétés écrans.

Élise regarda Malo, qui agitait les doigts dans son sommeil.

Adrien avait tenté de tuer son épouse et son fils pour rembourser une dette avec de l’argent qui ne lui appartenait même pas.

La bêtise de sa cupidité la frappa autant que sa cruauté.

— Et Camille ? demanda-t-elle.

Mireille ferma les yeux.

— Elle avait travaillé 1 été aux archives de la fondation. Elle connaissait l’existence de certains documents. Plus tard, quand elle est devenue l’assistante d’Adrien, elle a compris qu’il mentait aux banques. Elle l’a aidé. Puis elle a eu peur.

— Peur, répéta Marion avec dégoût.

— Oui. Pas assez pour parler. Assez pour envoyer un mail anonyme.

Alice sortit une feuille.

Objet : DEMANDE À ADRIEN POUR NORDLIGNE.

Élise se souvint vaguement de ce message. Elle l’avait supprimé sans ouvrir la pièce jointe, enceinte de 7 mois, épuisée par les remarques d’Adrien chaque fois qu’elle posait une question.