Il découvrait désormais une femme qui avait continué à penser à lui, tout en restant incapable de franchir la distance qui les séparait.

Cette découverte ne rendait pas les années perdues.

Elle ne réparait pas les anniversaires passés sans elle ni les questions restées sans réponse.

Mais elle transformait quelque chose.

Il n’avait pas été oublié.

Éléonore s’assit près de lui.

— Je ne te demanderai pas de me pardonner aujourd’hui.

Julien reposa les lettres.

— Je ne sais pas encore ce que je ressens exactement.

— Tu as le droit de prendre ton temps.

Ces mots l’émurent davantage que toutes les explications précédentes.

Pendant les mois suivants, ils apprirent à se connaître.

Ils commencèrent par des déjeuners courts, quelques conversations téléphoniques et des promenades dans Dijon.

Julien lui parla de son métier, de Camille, de ses souvenirs avec Michel.

Éléonore lui raconta son enfance, les recettes de sa grand-mère et sa première rencontre avec son père.

Parfois, une conversation réveillait un désaccord.

Parfois, Julien ressentait le besoin de garder ses distances pendant plusieurs jours.

Éléonore respectait ces silences.

Elle comprenait que reconstruire une relation demandait davantage qu’une vérité enfin révélée.

Théo lui rendit également visite.

Il lui présenta des excuses maladroites pour les humiliations répétées.

Éléonore les accepta, sans prétendre que tout pouvait redevenir comme avant.

Elle lui demanda de prendre ses responsabilités, de travailler honnêtement et de ne plus confondre affection et obéissance.

Il repartit sans promesse spectaculaire.

Mais, quelques semaines plus tard, il lui envoya une lettre écrite de sa propre main.

C’était un commencement.

7 mois après leur rencontre, Julien et Camille se marièrent dans une petite propriété près de Beaune.

Madeleine occupait une place d’honneur au premier rang.

Éléonore était assise juste à côté d’elle.

Les 2 femmes avaient longtemps entretenu une relation compliquée, faite de gratitude, de secrets et de regrets.

Ce jour-là, elles se tenaient simplement la main.

Lorsque Julien entra dans la cour, il les aperçut ensemble.

Il pensa à Michel.

Il aurait aimé que son oncle soit présent pour voir cette image.

Pendant le repas, Éléonore lui apporta une petite boîte.

À l’intérieur se trouvait la serviette en lin, soigneusement restaurée.

L’oiseau bleu avait retrouvé ses 2 ailes.

Julien contempla longtemps le tissu.

Puis il leva les yeux vers sa mère.

— Je ne peux pas récupérer les années perdues.

Éléonore acquiesça.

— Je sais.

— Mais nous pouvons encore créer des souvenirs.

Elle lui sourit.

Le lendemain du mariage, Julien reçut un message de Madeleine.

Elle avait retrouvé une note de Michel, rangée dans un vieux carnet.

Il l’avait écrite peu avant de mourir.

Elle contenait seulement quelques phrases.

Michel y expliquait qu’il n’avait jamais voulu remplacer la mère de Julien, mais lui offrir un foyer pendant qu’il en avait besoin.

Il espérait qu’un jour le jeune homme comprendrait que plusieurs personnes pouvaient l’aimer profondément, même lorsqu’elles commettaient des erreurs.

Julien lut cette note dans le jardin de sa maison.

Camille était près de lui.

Sur la table se trouvait la serviette brodée.

Il posa doucement la lettre de Michel à côté de l’oiseau bleu.

Pendant longtemps, il avait imaginé sa vie comme une histoire commencée par un abandon.

Il comprenait maintenant qu’elle avait aussi été construite par la patience d’un oncle, la tendresse d’une tante et les regrets d’une mère qui avait fini par retrouver le courage de parler.

Ce matin-là, son téléphone sonna.

C’était Éléonore.

Elle lui demanda simplement s’il aimerait venir déjeuner dimanche.

Julien regarda Camille, puis sourit.

— Oui, maman. Nous viendrons.

Ce fut une réponse ordinaire.

Mais, pour Éléonore, c’était la première fois depuis 30 ans qu’elle pouvait inviter son fils sans avoir peur qu’il disparaisse à nouveau.