Julien, lui, disparut presque 2 mois.

Il ne répondit à aucun message de Camille.

Elle n’en envoya que 2.

Le premier concernait la procédure d’assurance.

Le second, l’échéancier concernant le remplacement du pare-brise et les dégâts sur la carrosserie.

Puis elle cessa.

Un mardi soir, son téléphone sonna.

JULIEN.

Elle hésita avant de répondre.

— Oui ?

Un silence.

— J’ai trouvé un travail.

Camille s’assit sur son canapé.

— Où ?

— Dans un garage à Beaucouzé.

Elle ferma les yeux.

L’ironie était presque trop parfaite.

— Tu répares des voitures ?

— Tu peux rire.

— Je réfléchissais.

— C’est pire.

Un petit silence passa entre eux.

— Je commence à 7 h, reprit Julien. Le patron se fiche complètement de savoir qui est papa.

— C’est probablement une bonne chose.

— C’est horrible.

Camille sourit malgré elle.

Puis Julien inspira profondément.

— J’ai vendu ma console, mon écran et quelques trucs.

— Pourquoi ?

— Pour avancer le remboursement de ta voiture.

Camille ne répondit pas.

Julien continua très vite :

— Je ne t’appelle pas pour que tu retires ta plainte. Je sais que c’est trop tard de toute façon. Et… je ne veux plus que tu le fasses.

Cette phrase la surprit.

— Pourquoi ?

— J’ai vu la vidéo.

Le sourire de Camille disparut.

— Quelle vidéo ?

— Celle du téléphone. Mon avocat m’en a montré une copie.

Sa voix changea.

— Je ressemblais à un fou.

Camille fixa le mur.

— Maman souriait.

Elle sentit sa poitrine se serrer.

— Papa riait.

Julien renifla.

— J’ai regardé la vidéo 4 fois. À chaque fois, j’attendais qu’un des 2 vienne me prendre l’outil des mains.

Camille resta silencieuse.

— Pourquoi ils ne l’ont pas fait ?

Elle réfléchit longtemps avant de répondre.

— Parce que t’arrêter aurait obligé papa et maman à reconnaître que te sauver tout le temps ne te rendait pas service.

Julien ne parla plus.

Puis :

— Et toi, pourquoi tu continuais de payer ?

Cette question-là fit mal.

Camille posa la tête contre le dossier.

— Parce que je pensais que si j’étais suffisamment utile, vous finiriez par m’aimer de la façon dont j’en avais besoin.

Elle entendit son frère pleurer.

Pas bruyamment.

Julien avait toujours détesté montrer qu’il souffrait.

— Je suis désolé.

Camille ferma les yeux.

— Je sais.

— Non. Avant, je disais « désolé » pour que quelqu’un règle le problème. Là… je suis juste désolé.

— Alors prouve-le en changeant.

Il respira difficilement.

— D’accord.

Ce ne fut pas une réconciliation.

Mais ce fut le début de quelque chose.

Mireille prit beaucoup plus de temps.

Pendant plusieurs mois, elle raconta aux tantes, cousins et voisins que Camille avait « transformé une dispute entre frère et sœur en affaire judiciaire ».

Selon elle, tout venait de l’argent.

Camille serait devenue froide.

Ingrate.

Obsédée par ses comptes.

Camille ne se défendit presque jamais.

Lorsqu’un cousin l’appela pour lui dire qu’elle devait « penser au cœur d’une mère », elle répondit simplement :

— Tu connais une partie de l’histoire. Je ne vais pas plaider ma vie devant toute la famille.

Puis elle changea de sujet.

À Noël, pour la première fois depuis 32 ans, elle ne retourna pas chez ses parents.

Elle passa le réveillon chez Élodie.

Il n’y eut aucune remarque sur son salaire.

Aucune demande d’aide.

Personne ne lui reprocha d’avoir choisi une bouteille trop chère tout en lui demandant de régler la moitié du repas.

À minuit, la fille d’Élodie s’endormit contre son bras devant un dessin animé.

Camille réalisa qu’elle n’avait pas pensé à sa famille depuis presque 2 heures.

Et surtout qu’elle ne ressentait aucune culpabilité.

Le surlendemain, Mireille appela.

Sa voix était faible.

— Noël était affreux.

Camille regarda la pluie contre ses fenêtres.

— Je suis désolée.

— Ton père a parlé 10 minutes en tout. Julien est venu, il a apporté une tarte et il est reparti avant le café.

Silence.

Puis Mireille souffla :

— Je crois que j’ai cassé notre famille.

L’ancienne Camille aurait répondu immédiatement que non.

Elle aurait rassuré sa mère.

Elle aurait trouvé une excuse.

À la place, elle dit :

— Tu as participé à construire quelque chose de malsain. Ce n’est pas pareil que tout détruire. Mais ça ne changera pas si tu continues à prétendre que tout le monde sauf toi exagère.

Mireille pleura.

— Comment je peux réparer ça ?

— En arrêtant de confondre amour et contrôle.

— Je ne sais pas comment.

— Alors apprends.

Mireille raccrocha peu après.

Camille pensa qu’elle venait probablement de perdre sa mère pour longtemps.

Elle se trompait.

Cela prit des mois.

Mireille commença à voir une psychologue.

Puis Alain accepta quelques séances avec elle.

Ils établirent un vrai budget.

Ils cessèrent de payer les dépenses de Julien.

Mireille prit même un emploi à temps partiel dans une jardinerie.

Lorsqu’elle l’annonça à Camille, elle ajouta :

— Je crois que j’avais oublié qu’un billet de 50 € représente du temps de vie pour quelqu’un.

Camille ne répondit rien.

Mais elle conserva cette phrase.

14 mois après le pare-brise brisé, quelqu’un frappa à la porte de son appartement.

Julien se tenait sur le palier.

Il avait les cheveux plus courts, un blouson de travail sombre et une trace noire sous l’ongle du pouce.

Il lui tendit une enveloppe.

Camille la regarda avec méfiance.

— S’il y a encore un secret familial à l’intérieur, je pars vivre en Belgique.

Julien éclata de rire.

— Promis.

Elle ouvrit.

Le chèque correspondait au dernier montant qu’il lui devait pour les dégâts.

— Tu as fini plus tôt.

— Heures supplémentaires.

— Tu détestes les heures supplémentaires.

Julien haussa les épaules.

— Je déteste encore plus te devoir quelque chose.

Camille releva les yeux.

Cette phrase faillit la faire pleurer.

Ils descendirent ensemble jusqu’au parking.

La voiture avait été réparée depuis longtemps.

Julien s’arrêta devant le pare-brise neuf.

— J’étais jaloux de toi.