PARTIE 1

— Sortez de chez moi.

La phrase tomba au milieu du salon comme un verre brisé. Marc Delcourt l’avait prononcée assez fort pour que les 60 invités réunis autour de la baie vitrée l’entendent, entre les coupes de champagne, les violons et le grand gâteau blanc posé sous les lustres.

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Élise Moreau Delcourt resta immobile, trempée par la pluie de novembre. L’eau coulait de son manteau sur le parquet ciré de leur villa de Saint-Cloud. À sa droite, Hugo serrait sa main. À sa gauche, Jules ne quittait pas des yeux les 3 valises posées près de l’entrée.

Elle ne les avait pas faites.

En face d’elle, Marc portait un smoking noir, le visage fermé d’un homme contrarié d’être dérangé dans sa propre mise en scène. À côté de lui se tenait Clara Beaumont, robe rouge, bouche brillante, bracelet de diamants au poignet.

Le bracelet d’Élise.

Au-dessus de la cheminée, les photos de famille avaient disparu. À leur place, un portrait de Clara souriait dans un cadre doré. Sur la table basse, une pancarte annonçait :

JOYEUX ANNIVERSAIRE CLARA.

Élise venait seulement de rentrer 2 jours plus tôt que prévu parce que Jules avait oublié un exposé dans sa chambre. Elle pensait surprendre ses fils avec des crêpes. Elle avait trouvé des voituriers devant son portail, des fleurs dans son entrée et la maîtresse de son mari célébrée dans sa maison.

Elle regarda les valises.

— Tu as fait préparer les affaires des enfants ?

Marc ajuste ses manches.

— Pour quelques jours. Tu iras à l’hôtel avec eux, le temps que tout soit réglé.

— Réglé ?

Sa voix était si calme que plusieurs invités cessèrent de respirer.

— Tu organises l’anniversaire de ta maîtresse dans la maison où tes fils ont pris leur petit déjeuner hier. Tu retires nos photos. Tu lui donnes mes bijoux. Et maintenant tu me demandes de partir ?

Clara eut un petit rire.

— Élise, ne fais pas une scène. Tout le monde sait que votre mariage était déjà fini.

Élise tourna lentement la tête vers elle.

— Personne ne vous a demandé de parler.

Le sourire de Clara s’effaça.

Marc fit un pas.

— Ça suffit.

— Non, dit Élise. Pas encore.

Elle aperçut sur le guéridon une chemise cartonnée. Des papiers de divorce. La signature de Marc était déjà en bas. Marc Delcourt, directeur de la stratégie du Groupe Vallier, l’homme qu’elle avait soutenu pendant 14 ans, l’homme pour qui elle avait vendu la bague de sa mère afin qu’il termine son MBA.

Elle prit les papiers, les rangea dans son sac, puis regarda ses fils. Hugo clignait des yeux pour ne pas pleurer. Jules fixait ses chaussures.

Ce ne fut pas la robe rouge qui brisa quelque chose en elle. Ni les fleurs. Ni le bracelet. Ce fut ce petit garçon qui baissait la tête parce que son père venait de le rendre étranger dans sa propre maison.

— Réponds devant tout le monde, Marc. Tu les chasses aussi ?

Le silence devint lourd.

Marc regarda ses fils. Pendant 1 seconde, il hésita. Puis Clara posa une main sur son bras.

— Ils partent avec toi, dit-il. Les avocats discuteront de la garde.

Élise hocha la tête.

— Bien.

Marc fronça les sourcils.

— Bien ?

— Oui. Comme ça, je ne passerai pas ma vie à me demander si j’avais mal compris.

Elle saisit une valise. Un serveur voulut l’aider. Elle refusa. Au moment où elle ouvrit la porte, le froid entra avec la pluie.

Puis 2 voitures noires franchirent lentement le portail.

Un murmure parcourut la pièce.

— Ce sont des voitures du Groupe Vallier…

Clara se redressa aussitôt, convaincue que son cadeau arrivait. La première portière s’ouvrit. Une femme en tailleur gris descendit, suivie de 2 assistants portant un coffret en bois sombre noué d’un ruban bleu nuit.

Clara s’avança avec un sourire de victoire.

— Maître Lenoir, vous venez de la part d’Antoine Vallier ? Il ne fallait pas se déplacer pour mon anniversaire.

L’avocate passa devant elle sans même la regarder.

Elle entra dans le salon, balaya les invités du regard, puis demanda :

— Où est Élise Moreau ?

Tous les visages se tournèrent vers la femme trempée, debout entre ses 2 fils et 3 valises.

— C’est moi.

Maître Lenoir sembla soulagée.

— Dieu merci. Monsieur Vallier m’a demandé de vous remettre ceci ce soir. Et personne d’autre que vous n’a le droit de l’ouvrir.

Gérard Beaumont, le père de Clara, devint livide près du bar.

Élise le vit.

Sans comprendre encore pourquoi.

PARTIE 2

Élise dénoua le ruban sous les regards figés. Marc, qui voulait la voir partir 10 minutes plus tôt, s’était soudain rapproché comme s’il avait peur qu’elle lui échappe.

— Un peu d’espace, monsieur Delcourt, dit Maître Lenoir.

— C’est ma femme.

— Pour l’instant, répondit Élise.

Elle souleva le couvercle.

À l’intérieur se trouvaient une vieille clé en laiton, une enveloppe portant son nom de jeune fille et une photo en noir et blanc. 3 hommes jeunes posaient devant un petit bureau parisien. Antoine Vallier. Gérard Beaumont. Et le 3e visage fit vaciller Élise.

Son père.

Paul Moreau.

— Mon père connaissait Antoine Vallier ?

Maître Lenoir répondit doucement :

— Plus que cela. Il a participé à la création du groupe.

Élise sentit le salon tourner autour d’elle. Son père était mort quand elle avait 21 ans, ruiné, humilié, présenté comme un homme ayant détourné de l’argent. Elle avait grandi avec ce nom murmuré comme une honte.

Elle ouvrit la lettre d’Antoine Vallier.

« Ce que je vous donne ce soir n’est pas un cadeau. C’est le début d’une réparation. Votre logement à Paris est prêt. Les frais de vos fils sont protégés. Demain à 10 h, venez me voir. L’histoire racontée sur votre père était incomplète. »

Marc pâlit.

— Élise, on devrait parler demain. Les enfants sont fatigués.

Elle le fixa.