Claire avait fondé ce cabinet 5 ans avant leur mariage, dans un petit bureau loué à Lyon, avec un ordinateur d’occasion et l’héritage de sa grand-mère. Elle avait travaillé 70 heures par semaine à restructurer des PME françaises étranglées par leurs dettes, à négocier avec des banques, à sauver des emplois, à prendre des trains à 6 heures du matin avec un tailleur froissé dans une housse.
Marc, lui, était arrivé plus tard. Séduisant, ambitieux, charmeur. Il avait aimé la femme, oui, peut-être. Mais il avait surtout appris à aimer ce qui poussait autour d’elle : les dîners, l’appartement haussmannien à Lyon, les vacances à Biarritz, les invitations professionnelles, la voiture de fonction, le sentiment d’être un homme important dans une vie qu’il n’avait pas financée.
— Morel Conseil m’appartient, reprit Claire. À moi. Juridiquement. Fiscalement. Contractuellement.
Odile eut un rire sec.
— Une entreprise familiale reste une entreprise familiale quand un mari y contribue.
Claire tourna une page.
— Justement. Parlons de vos contributions.
Elle poussa le premier dossier vers Romain.
— Société RBL Communication. 72 400 € facturés en 18 mois pour des campagnes digitales destinées à 4 de nos clients. Sur ces campagnes, 3 n’ont jamais été livrées entièrement. Pour la dernière, tu as sous-traité à une freelance payée 900 €, alors que tu m’as facturé 11 800 €.
Romain devint rouge.
— C’est comme ça que marche la communication. Tu ne comprends pas les marges.
— Je comprends les faux livrables, les rapports copiés-collés et les mails antidatés.
Il ouvrit la bouche, puis la referma.
Claire poussa le deuxième dossier vers la place vide du père de Marc, absent ce soir-là sous prétexte d’un mal de dos. Odile posa immédiatement la main dessus, comme pour protéger quelque chose.
— Logistique Vallon, continua Claire. Ton mari a facturé 138 000 € à mon cabinet pour du stockage et du matériel informatique jamais installés. Les numéros de série indiqués correspondent à du matériel vendu à une autre entreprise de Saint-Étienne. J’ai la confirmation du fournisseur.
Odile blêmit.
— Tu as fait vérifier derrière notre dos ?
— Non, répondit Claire. J’ai fait vérifier derrière des factures.
Marc se leva brusquement.
— Arrête. Tu entends ce que tu es en train de faire ? Tu humilies ma famille à cause d’une dispute stupide.
Claire le regarda comme on regarde quelqu’un qu’on a aimé et qu’on ne reconnaît plus.
— Tu as lancé un téléphone près de ma tête parce que j’ai aidé mon père avec 600 €.
Un silence lourd s’abattit.
Même Romain baissa les yeux.
Marc passa une main sur son visage.
— Je ne voulais pas te toucher.
— C’est donc censé me rassurer ?
Il ne répondit pas.
Claire sortit alors le dernier dossier. Celui-là était plus fin. Marc le fixa aussitôt, comme s’il pressentait que les autres n’étaient qu’un début.
— Et ça, c’est le rapport sur les contrats accordés depuis 4 ans aux entreprises liées à ta famille.
Odile retrouva un peu de voix.
— Tu parles comme une avocate.
— J’ai pris conseil auprès de Maître Benali, oui.
Marc se raidit.
— Tu as appelé une avocate ?
— Après qu’un objet a explosé contre le mur à côté de moi, oui.
Cette phrase fit plus mal que toutes les accusations. Elle ne contenait ni insulte ni menace. Seulement un fait. Et pour la première fois depuis le début du dîner, Marc sembla comprendre qu’il n’était plus au centre d’une dispute domestique, mais face aux conséquences de ses actes.
Claire posa 3 feuilles devant lui.
— J’ai résilié ce matin tous les contrats familiaux avec Morel Conseil. Les dossiers litigieux ont été transmis à notre conseil juridique. Une proposition de remboursement sera envoyée avant action civile. Pour les factures les plus graves, Maître Benali évaluera s’il faut saisir le procureur.
Romain bondit.
— Tu ne peux pas faire ça ! Tu vas ruiner ma boîte !
Claire tourna lentement vers lui un regard calme.
— Non. Tes factures ont commencé.
— Marc ! cria Romain. Dis quelque chose !
Marc regardait les feuilles. Ses yeux cherchaient une issue, une erreur, une faille dans le papier. Mais il n’y avait rien à discuter. Claire n’avait pas agi dans la colère. Elle avait agi comme elle avait toujours travaillé : méthodiquement, proprement, sans laisser une pièce du dossier au hasard.
— Claire, dit-il enfin d’une voix basse. On peut régler ça entre nous.
Elle eut un petit sourire triste.
— “Entre nous” n’existe que quand ça t’arrange.
Il se rapprocha d’elle.
— Je suis ton mari.
— Tu l’étais quand tu m’as accusée de voler notre foyer pour aider mon père.
— J’étais énervé.
— Non, Marc. Tu étais sincère.
Ces mots le frappèrent plus fort qu’une gifle.
Odile se leva, les yeux brillants d’indignation.
— Tu vas détruire ton mariage pour de l’argent ?
Claire respira lentement.
Pendant des années, elle avait cru que son silence était de la paix. Elle avait cru que ne pas répondre aux remarques d’Odile, ne pas demander le remboursement des avances, ne pas corriger Marc quand il se donnait le beau rôle devant les invités, c’était préserver l’amour. En réalité, elle avait seulement laissé tout le monde s’habituer à la piller avec le sourire.
— Non, dit-elle. Je vais sauver ce qu’il me reste de moi.
Elle sortit une grande enveloppe blanche de son sac et la posa devant Marc.
Il ne l’ouvrit pas tout de suite. Il savait.
Odile aussi.
Romain recula d’un pas.
— Ce sont les documents de divorce, dit Claire. La requête sera déposée lundi.
Marc prit l’enveloppe du bout des doigts.
— Tu avais préparé ça avant ce soir ?
— J’ai commencé le lendemain du téléphone.
— Pour 1 geste de colère ?
Claire pencha légèrement la tête.
— Tu veux vraiment que la fin de notre mariage tienne dans cette phrase ?
Il baissa les yeux.
Elle continua, plus doucement, et c’était encore plus terrible.