« Et toi », reprit Victoria en se redressant, « tu as installé une caméra cachée pour espionner ta propre femme. Tu te rends compte de ce que ça dit de toi ? De nous ? »
« Je l’ai installée il y a deux mois », dit Daniel. « Après le bleu sur l’avant-bras d’Emma. Tu m’as dit : le volley. Elle n’a rien dit du tout. Elle a juste détourné les yeux. Alors j’ai installé cette caméra au-dessus du réfrigérateur. »
Il revoyait la scène, lui aussi, avec une précision douloureuse. Emma à l’évier, un soir de septembre, les manches retroussées, et sur son avant-bras cette marque jaune et violette en forme de doigts — pas la marque diffuse d’un ballon de volley, la marque nette d’une main qui serre trop fort. Victoria, derrière elle, avait ri un peu trop vite : « Elle est si maladroite, cette enfant, elle se cogne partout. » Et Emma n’avait rien dit. Elle avait juste baissé sa manche et détourné les yeux, avec cette docilité de petite fille qui a appris que parler ne sert à rien.
Le lendemain, Daniel avait acheté la caméra. Il l’avait fixée lui-même au-dessus du réfrigérateur, un dimanche où Victoria était sortie. Il ne l’avait dit à personne. Pendant deux mois, il avait consulté les enregistrements le soir, après le dîner, avec la honte de l’espion et l’angoisse du père. Deux mois de cuisines ordinaires, de goûters silencieux, de devoirs à la table. Jusqu’à cet après-midi-là, trois semaines plus tôt, où l’ordinaire s’était fissuré.
Il se leva, l’ordinateur portable toujours à l’abri contre lui.
« Et j’ai tout sauvegardé, Victoria. Chaque minute est en double sur un serveur. Tu peux hurler, tu peux supplier, tu peux casser cet ordinateur : ça ne changera rien. »
Quelque chose vacilla dans le regard de sa femme. Une fissure, minuscule, dans la façade.
« Daniel… » Sa voix se fit plus douce, presque suppliante. « Écoute-moi. Oui, je l’ai attrapée par les cheveux. C’est impardonnable, je le sais. Elle voulait partir en plein milieu, elle me narguait, j’ai perdu mon sang-froid. Mais ce qu’elle raconte… » Elle secoua la tête avec une tristesse parfaitement dosée. « Elle délire, mon amour. Depuis la mort de Claire, elle… »
Claire.
Le prénom claqua dans la cuisine comme une gifle. Daniel s’aperçut soudain que Victoria ne prononçait jamais ce prénom. En deux ans et demi, pas une fois. Comme si Claire n’avait jamais existé. Comme si Emma était née de rien.
« Ne prononce pas son nom », dit-il doucement. « Tu n’en as pas le droit. »
Il contourna la table et sortit de la cuisine. Derrière lui, Victoria l’appela, d’abord avec colère, puis avec quelque chose qui ressemblait à de la peur. Il monta l’escalier sans se retourner.
La porte de la chambre d’Emma était fermée. Il frappa.
« C’est moi. »
Un silence. Puis le bruit d’une chaise qu’on repousse, et la porte s’entrouvrit. Emma, seize ans, les cheveux blonds relevés en un chignon négligé, le regarda sans un mot. Ses yeux étaient secs. C’était pire que les larmes de la vidéo.
« Tu as regardé », dit-elle. Ce n’était pas une question non plus.
« Oui. »
« Et ? »
Daniel entra dans la chambre et referma la porte derrière lui. La pièce sentait le shampoing et l’encre des stylos. Sur le bureau, des manuels scolaires empilés avec soin. Au mur, une photo : Claire, riant, tenant une petite fille blonde sur une plage. Emma avait douze ans sur cette photo. Quatre ans plus tôt. Quelques semaines avant.
« Pourquoi tu ne me l’as pas redit ? » demanda Daniel. « Après ce jour-là. Pourquoi tu ne m’as pas répété ce qu’elle t’avait dit ? »
Emma le regarda longuement, et dans ce regard il y avait quatre années entières.
« Parce que la dernière fois que j’ai essayé de te dire quelque chose sur elle, tu as choisi elle. »
Daniel sentit sa gorge se serrer.
« Quand tu avais douze ans… »
« Elle m’avait tordu le poignet », dit Emma d’une voix plate. « Dans la buanderie. Parce que j’avais renversé son parfum. Je te l’ai dit le soir même. Tu m’as répondu que j’exagérais, que Victoria m’aimait, que le deuil me rendait injuste. Le lendemain, elle m’a souri au petit-déjeuner et elle m’a dit : “Tu vois ? Papa me croit, moi.” »
Daniel s’assit lourdement sur le bord du lit. Il se souvenait. Bien sûr qu’il se souvenait. Il avait rangé ce souvenir dans le même tiroir que les autres, celui des choses qu’on ne regarde pas en face parce qu’elles obligeraient à tout remettre en question.
« J’avais douze ans, papa. J’ai compris la règle : elle gagne toujours. Alors j’ai arrêté de te parler. »
« Emma… »
« Attends. » Elle se leva, ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit un vieux téléphone portable, un modèle d’il y a des années, l’écran fendu dans un coin. Elle le posa sur le lit entre eux comme on dépose une preuve au milieu d’une table de tribunal. « Le téléphone de maman. »
Daniel fixa l’appareil. Il le reconnaissait. Claire ne s’en séparait jamais.
« Où… »
« Dans le carton de ses affaires, au grenier. Elle l’avait caché dans la poche intérieure de sa veste, celle qu’elle portait le jour de l’accident. Je l’ai pris il y a quatre ans et je l’ai caché. » Sa voix se brisa pour la première fois. « Il y a un message vocal dessus. Enregistré la veille. Je n’ai jamais osé te le montrer. Parce que je savais ce qui arriverait : tu ne me croirais pas. Comme la dernière fois. »
Daniel prit le téléphone. Il était froid, mort, la batterie vide depuis des années.
« Le chargeur est dans mon sac », dit Emma en désignant son sac d’école. « Mais papa… »