PARTIE 1
Geneviève Delmas ne prit même pas la peine de demander comment elle allait.
— Signe, dit-elle en déposant le dossier sur le drap. Tu recevras 18 000 000 €. Nous, nous gardons les garçons.
À côté des berceaux, Thomas, le mari de Juliette depuis 6 ans, baissa les yeux.
Sa maîtresse, Maud, portait un tailleur ivoire et, autour du cou, la montre ancienne que Juliette avait offerte à Thomas pour leurs noces.
Juliette sentit sa cicatrice tirer lorsqu’elle se redressa.
— Thomas ?
Il finit par la regarder.
— Ce sera plus simple pour tout le monde.
Plus simple.
Juliette avait passé des années à sauver cet homme de ses paniques, à négocier avec ses créanciers lorsque le groupe immobilier familial avait failli s’effondrer, à abandonner son cabinet d’avocats lorsque Geneviève lui répétait qu’« une femme de Delmas n’avait pas besoin de courir après une carrière ».
Geneviève tapota la dernière page.
— Tu es épuisée. Tu ne vas pas transformer la vie de ces enfants en guerre judiciaire. Prends l’argent et recommence ailleurs.
Juliette fixa les 2 petits visages endormis.
Puis elle demanda un stylo.
Thomas relâcha ses épaules.
Maud sourit.
Juliette signa le protocole, page après page.
Geneviève récupéra le dossier comme si elle venait de conclure une vente.
— Demain, les garçons sortiront avec leur père.
Juliette posa le stylo.
— Non.
Le sourire de Geneviève se figea.
– Pardon ?
Juliette tourna la tête vers elle.
— J’ai dit que j’avais signé. Je n’ai pas dit que vous aviez gagné.
Cette nuit-là, à 23 h 38, Juliette quitta la clinique par une sortie secondaire avec ses jumeaux, une sage-femme privée et un sac de voyage.
Sur la table de nuit, elle laissa une seule enveloppe.
Elle n’était pas destinée à Thomas.
Elle était adressée au conseil de surveillance du groupe Delmas.
PARTIE 2
À 7 h 11, Geneviève avait déjà appelé 14 fois.
À 8 h, le conseil du groupe Delmas ouvrit l’enveloppe.
Elle contenait un pacte d’actionnaires signé 4 ans plus tôt, lorsqu’une holding appartenant au père de Juliette avait injecté 240 000 000 € pour empêcher la faillite du groupe.
En échange, la holding avait obtenu des actions de préférence, des droits de veto et une clause permettant de convertir certaines obligations en droits de vote supplémentaires en cas de dissimulation d’engagements financiers ou de détournement vers des sociétés liées.
Le 2e document était un rapport d’audit.
Depuis 6 mois, Juliette avait découvert des millions transférés vers une société de conseil dirigée par le frère de Maud.
Le 3e document était la notification de conversion.
À 8 h 19, la holding de Juliette obtint 52 % des droits de vote.
À 8 h 23, Thomas lui écrivit :
« Qu’est-ce que tu as fait ? »
Puis :
« Appelle-moi immédiatement. »
Juliette donnait un biberon à l’un des jumeaux lorsqu’un dernier message apparut.
« Tu détruis ma famille. »
Elle regarda son fils refermer sa petite main autour de son doigt.
Au même instant, Geneviève entra dans la salle du conseil.
L’avocate de Juliette l’attendait à la place du président.
PARTIE 3
Geneviève Delmas s’arrêta si brutalement dans l’embrasure de la salle que Thomas, juste derrière elle, faillit la heurter.
Autour de la longue table de chêne, personne ne se leva.
C’était déjà une humiliation.
Depuis presque 20 ans, Geneviève entrait dans cette pièce comme dans son salon. Elle choisissait les directeurs, faisait attendre les banquiers, interrompait les présentations lorsqu’elles l’ennuyaient. Même après avoir officiellement transmis la présidence opérationnelle à son fils, elle était restée celle que tous regardaient avant de prendre une décision.
Ce matin-là, les regards allaient ailleurs.
Vers Me Sarah Besson.
L’avocate de Juliette avait posé devant elle 4 chemises épaisses, un ordinateur et une copie certifiée du pacte d’actionnaires.
Maud reste près de la porte.
Son assurance avait disparu.
— Vous n’avez rien à faire ici, lança Geneviève.
Sarah releva les yeux.
— Je représente l’actionnaire disposant désormais de la majorité des droits de vote.
— Une conversion contestable.
— Vous pourrez la contester.
Sarah poussa calmement un document au centre de la table.
— Mais pas l’ignorer.
Thomas attrapa les pages.
Son visage changea dès la première ligne.
— C’est impossible.
— Votre signature est à la page 47, répondit Sarah.
— J’ai signé des centaines de documents à cette époque.
— C’est précisément le problème.
Geneviève se pencha vers lui.
— Qu’est-ce que c’est ?
Thomas ne répondit pas.
4 ans auparavant, Delmas Habitat avait engagé presque toutes ses liquidités dans un programme de résidences haut de gamme à Lyon, Annecy et sur la côte Atlantique. Une hausse brutale des coûts, plusieurs permis retardés et le retrait d’un partenaire bancaire avaient placé l’entreprise à quelques semaines d’une cessation de paiements.
Le père de Juliette, Marc Morel, était encore vivant.
Ancien industriel devenu investisseur, il n’avait jamais apprécié Geneviève, mais il aimait sa fille et savait ce que la chute de Delmas signifierait pour des centaines de salariés.
Sa holding avait donc apporté 240 000 000 € sous forme d’un montage mêlant augmentation de capital, obligations convertibles et garanties.
Thomas n’avait retenu qu’une chose : l’argent était arrivé.
Juliette, elle, avait lu les 73 pages.
À l’époque, elle était encore avocate en droit des affaires.
C’était elle qui avait négocié une partie des garanties.
Lorsque son père était mort 2 ans plus tard, elle était devenue bénéficiaire principale de la holding familiale.
Geneviève n’avait jamais voulu le savoir.
Pour elle, l’argent de Marc Morel était devenu l’argent des Delmas dès qu’il avait sauvé les Delmas.
Sarah ouvrit la chemise suivante.
— Nous avons également demandé la suspension immédiate des primes de direction, des distributions exceptionnelles et de toute opération avec une société liée à Mme Maud Perrin ou à un membre de sa famille.
Maud pâlit.
— Pourquoi mon nom est là-dedans ?
Personne ne répondit tout de suite.
Sarah fit pivoter son écran.
Une succession de virements apparut.
347 000 €.