L’avocat adverse tenta alors de présenter Juliette comme émotionnellement fragile.
— La naissance a été éprouvante. Mme Morel-Delmas vient d’apprendre une infidélité. On peut comprendre que son jugement—
Sarah l’interrompit.
— Nous n’allons pas transformer un accouchement en diagnostic.
Le juge leva les yeux.
— Maître, laissez votre confrère terminer.
Ça se termine.
Puis Sarah produisit les messages.
Geneviève avait écrit à Thomas :
« Il faut la faire signer avant qu’elle rentre chez elle. Après, elle aura ses avocats autour d’elle. »
Thomas avait répondu :
« Elle est épuisée. Elle ne résistera pas longtemps. »
Plus loin :
« Si elle refuse pour les enfants, on dira qu’elle est instable depuis la naissance. Il faut que ce soit crédible. »
Le juge a relu la sentence.
Thomas fixa la table.
Juliette, elle, ne regardait plus les messages.
Elle regardait son mari.
Pendant des années, elle avait cru que sa faiblesse principale était son incapacité à s’opposer à Geneviève.
Elle comprenait enfin quelque chose de plus douloureux.
Thomas n’avait pas seulement laissé sa mère décider.
Il avait appris à se cacher derrière elle.
Quand la cruauté exigeait une signature, il signait.
Quand elle exigeait une phrase, il la laissait parler.
Quand elle exigeait de salir Juliette, il répondait simplement : « Il faut que ce soit crédible. »
Le juge rejeta la demande urgente de Thomas visant à fixer immédiatement la résidence habituelle des jumeaux chez lui.
L’autorité parentale resta exercée par les 2 parents.
Une organisation provisoire fut mise en place, tenant compte de l’âge des enfants, de l’allaitement mixte, du suivi médical et de la situation de Juliette.
Les rencontres avec Thomas commenceraient progressivement.
Concernant Geneviève, le juge ne lui accorda évidemment aucun droit automatique sur les nourrissons et releva que les échanges produits justifiaient, pour l’instant, une grande prudence.
Dans le couloir, Geneviève attendit que Sarah s’éloigne de quelques mètres.
Puis elle s’approcha.
— Tu avais préparé tout ça.
Juliette s’arrêta.
— Non.
— Ne joue pas l’innocente. L’audit. Les clauses. Les avocats. Tu attendais ton moment.
Juliette la regarda longtemps.
Des années auparavant, ce regard l’aurait intimidée.
Geneviève avait l’art de faire sentir aux gens qu’ils étaient trop bruyants, trop pauvres, trop sensibles ou trop ordinaires pour appartenir à son monde.
Cette fois, Juliette ne ressentit rien.
Seulement une fatigue immense.
— J’avais lancé l’audit parce que je voyais de l’argent sortir de l’entreprise.
— Tu espionnais mon fils.
— Je protégeais un investissement de 240 000 000 €.
Geneviève serra les lèvres.
— Tu as détruit cette famille pour une liaison.
Juliette secoua la tête.
— La liaison m’a fait mal. Ce n’est pas elle qui vous a détruits.
Thomas venait de sortir de la salle.
Il entendit la suite.
— Ce sont les faux contrats. Les transferts. Les mensonges. Et votre idée qu’une femme à peine sortie du bloc opératoire pouvait être achetée puis effacée.
Geneviève s’approcha encore.
— Sans nous, tu ne serais personne.
Thomas ferma les yeux.
Cette phrase, Juliette l’avait déjà entendue.
À des dîners.
Pendant des vacances.
Le jour où elle avait quitté son cabinet.
Toujours avec le sourire.
Toujours sous forme de plaisanterie.
Cette fois, elle répondit.
— Sans mon père, votre groupe n’aurait probablement pas survécu à 2022.
Geneviève blanchit.
Juliette reprit son chemin.
Thomas la suivit jusqu’aux portes vitrées.
— Juliette.
Elle s’arrêta sans se retourner.
— Je suis désolé.
Elle resta immobile quelques secondes.
Puis elle se retourna.
Il avait les yeux rouges.
— Pour Maud ? demanda-t-elle.
— Pour tout.
— « Tout », c’est pratique.
Il baissa la tête.
— Je ne pensais pas que ma mère irait aussi loin.
Juliette eut presque envie de rire.
Pas parce que c’était drôle.
Parce qu’elle avait entendu cette phrase pendant 6 ans.
« Je ne pensais pas qu’elle dirait ça. »
« Je ne pensais pas qu’elle te ferait ça. »
« Je ne pensais pas qu’elle irait aussi loin. »
Juliette s’approcha suffisamment pour que lui seul entende.
— Ta mère est allée exactement aussi loin que tu lui as permis d’aller.
Thomas ne répondit pas.
Cette fois, elle partit.
Les semaines suivantes furent moins spectaculaires que Geneviève l’avait imaginé et beaucoup plus destructrices.
L’audit externe confirma 6 800 000 € de paiements discutables à plusieurs structures liées directement ou indirectement à Laurent Perrin.
Tous n’étaient pas frauduleux.
Certains correspondaient à de véritables prestations.
D’autres étaient surévalués.
Plusieurs ne pouvaient être justifiés sérieusement.
Le conseil transmit les éléments nécessaires aux juristes du groupe et engagea des actions en remboursement.
Maud disparut presque immédiatement de la vie de Thomas.
Pas parce qu’elle avait soudain découvert une conscience.
Parce qu’à partir du moment où le nom de son frère apparut dans l’audit, leur relation cessa d’être un scandale mondain pour devenir un risque juridique.
Thomas reste suspendu.
3 administrateurs demandèrent sa démission définitive.
Geneviève tenta d’organiser une fronde parmi les anciens actionnaires.
Elle téléphona à des cousins, à d’anciens associés de son mari décédé, à des investisseurs qui lui devaient autrefois des faveurs.
Mais les chiffres étaient plus difficiles à intimider que les gens.
Lors de l’assemblée suivante, la holding Morel utilisa ses 52 % de droits de vote pour nommer une directrice générale extérieure à la famille et créer un comité chargé des opérations avec les parties liées.
Juliette n’occupa aucun bureau.
Elle ne demanda pas que son nom apparaisse sur la façade.
Elle ne vint même pas à la réception organisée pour la nouvelle direction.
Sarah lui demanda pourquoi.
Juliette regarda les jumeaux dormir dans leur poussette.
— Parce que je ne veux pas de leur trône. Je veux qu’ils arrêtent d’utiliser l’entreprise comme un portefeuille familial.
Le divorce, lui, prit des mois.
Il n’y eut pas de chèque miraculeux de 18 000 000 €.
Le protocole de la clinique ne devint jamais l’arme que Geneviève avait imaginée.
Les avocats établirent les patrimoines de chacun, distinguèrent les biens propres des éléments communs et négocièrent ce qui pouvait l’être.