Claire marcha jusqu’au bout du port sans regarder derrière elle.
Elle avait parcouru près de deux kilomètres avant de s’arrêter devant une petite terrasse presque vide. Elle posa sa valise contre sa chaise et commanda un café.
Ses mains tremblaient légèrement.
Pas de tristesse.
De colère.
Une colère froide, presque tranquille.
Elle repensa à toutes les fois où sa mère avait dit :
« Élodie a toujours su faire les bons choix. »
À toutes les réunions familiales où son travail devenait un sujet de plaisanterie.
« Tu fais encore tes petits projets sur ordinateur ? »
« Tu devrais chercher quelque chose de plus sérieux. »
« Tu sais, à ton âge, il faudrait peut-être penser à te stabiliser. »
Claire avait toujours laissé passer.
Elle avait même fini par croire qu’elle devait prouver quelque chose.
Mais ce soir-là, quelque chose venait de changer.
Son téléphone vibra.
Un message de sa mère.
« Reviens à l’hôtel. On doit parler. »
Claire fixa l’écran.
Elle ne répondit pas.
Quelques secondes plus tard, un deuxième message arriva.
« Tu exagères. Élodie plaisantait. »
Claire eut un sourire triste.
Même maintenant.
Même après tout ça.
Ce n’était pas : Nous sommes désolées.
C’était : Tu exagères.
Elle verrouilla son téléphone.
Puis un autre message apparut.
Cette fois, il venait d’un numéro inconnu.
« Madame Morel, je suis désolé de vous contacter ainsi. Je travaille pour le groupe hôtelier. J’ai quelque chose qui vous concerne. Pouvez-vous me rappeler ? »
Claire fronça les sourcils.
Elle appela.
Un homme se présenta comme Julien Arnaud, directeur administratif de l’établissement.
— Madame Morel, je vais être prudent parce que je ne veux pas vous mettre dans une situation inconfortable.
— Allez-y.
— La réservation de votre famille a été effectuée il y a presque trois mois.
Claire resta silencieuse.
— Et votre nom figurait bien sur la réservation initiale.
— Alors pourquoi la réceptionniste ne l’avait-elle pas ?
— Parce qu’il a été retiré hier soir.
Claire sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
— Par qui ?
Julien hésita.
— Je ne peux pas vous communiquer cette information sans vérification juridique.
— Je comprends.
— Mais il y a autre chose.
— Quoi ?
— La chambre qui devait vous être attribuée n’était pas une chambre ordinaire.
Claire attendit.
— C’était une suite familiale.
Elle ne comprenait pas.
— Pourquoi ?
— Parce que cette suite est habituellement réservée aux membres du conseil de surveillance de notre groupe lors de certains séjours professionnels.
Claire fronça les sourcils.
— Quel rapport avec moi ?
— Je crois que vous devriez regarder le nom de la société qui a payé la réservation.
Julien lui envoya le document.
Claire ouvrit le fichier.
Son regard se figea.
En bas de la facture figurait le nom :
Morel Conseil & Patrimoine.
La société de Marc.
Son beau-frère.
Claire resta immobile.
Marc n’était pas seulement conseiller en patrimoine.
Il travaillait depuis plusieurs années avec plusieurs entreprises familiales dans le sud de la France.
Et surtout, il avait toujours répété qu’il n’avait aucun lien professionnel avec elle.
Claire ouvrit rapidement son ordinateur.
Elle chercha les informations publiques sur la société.
Puis elle s’arrêta.
Le nom d’un client apparut dans un document récent.
Groupe Valmont.
Ce nom lui disait quelque chose.
Elle fouilla dans ses courriels.
Trois semaines auparavant, un prospect lui avait demandé une proposition de stratégie éditoriale pour une société appelée Valmont Hospitality.
Claire avait travaillé dessus pendant dix jours.
Elle avait proposé une refonte complète de leur communication, une stratégie de contenu internationale et une nouvelle architecture de marque.
Le projet avait été refusé brutalement.
Du moins, c’était ce qu’elle croyait.
Elle ouvrit le dossier.
Son visage changea.
La proposition qu’elle avait envoyée était là.
Mais quelques jours après son envoi, une autre version avait été présentée au client.
Une version presque identique.
Même structure.
Même analyse.
Même stratégie.
Seuls les noms avaient changé.
Et cette version avait été présentée par…
Morel Conseil & Patrimoine.
Claire se redressa.
Elle comprit.
Élodie et Marc ne s’étaient pas contentés de la mépriser.
Ils avaient utilisé son travail.
Depuis combien de temps ?
Elle chercha dans ses anciennes factures.
Puis dans ses contrats.
Puis dans les fichiers envoyés à sa mère.
Et plus elle avançait, plus une étrange évidence apparaissait.
Depuis deux ans, Sylvie recevait régulièrement les présentations professionnelles de Claire.
Pas parce qu’elle s’intéressait à son travail.
Parce qu’elle les transmettait à Élodie.
Et Élodie les transmettait à Marc.
Claire resta longtemps devant l’écran.
Elle aurait pu exploser.
Elle ne le fit pas.
Elle appela simplement son avocat.
— Julien ?
— Oui ?
— J’ai besoin que tu regardes quelque chose.
Le lendemain matin, Claire retourna à Lyon.
Elle ne prévint ni sa mère ni sa sœur.
Elle passa deux jours enfermée dans son appartement à rassembler ses contrats, ses courriels, ses versions de fichiers et les dates d’envoi.
Son avocat confirma ce qu’elle soupçonnait.
— Claire, ce n’est pas seulement une histoire de plagiat moral. Il y a peut-être une utilisation commerciale de tes travaux sans autorisation.
— Et les documents transmis par ma mère ?
— Il faut établir comment ils ont été obtenus et utilisés.
Claire regarda par la fenêtre.
— Je ne veux pas leur faire la guerre.
— Alors que veux-tu ?
Elle réfléchit.
— Je veux simplement qu’ils arrêtent de profiter de moi.
Une semaine plus tard, elle reçut un appel inattendu.
Une femme se présenta comme Sophie Delcourt, directrice générale de Valmont Hospitality.
— Madame Morel, nous avons examiné un dossier qui porte votre nom.
Claire se crispa.
— Lequel ?
— Votre proposition stratégique de juillet.
— Je suis désolée, mais ce projet a été refusé.
— C’est précisément le problème.
Sophie lui expliqua qu’une présentation quasiment identique avait été utilisée ensuite par une société externe.
Le groupe avait lancé un audit interne.
Et certains documents avaient attiré l’attention.
— Nous avons découvert que la personne ayant présenté le projet n’était pas son auteur.