Claire ferma les yeux.
— Vous savez qui l’a présenté ?
— Oui.
Un silence.
— Marc Delorme.
Le mari d’Élodie.
Claire inspira profondément.
— Je vois.
— Nous aimerions vous rencontrer.
Deux jours plus tard, Claire se retrouva dans une salle de réunion à Marseille.
Devant elle se trouvaient Sophie Delcourt, deux responsables juridiques et un directeur financier.
Sur l’écran, sa propre présentation était affichée.
À côté, la version présentée par Marc.
Les différences étaient presque inexistantes.
— Nous avons également retrouvé plusieurs documents similaires, expliqua Sophie.
Claire regarda la liste.
Il y en avait sept.
Sept projets.
Sept dossiers qu’elle croyait simplement « perdus ».
Sept dossiers ensuite utilisés par Marc ou ses partenaires.
Elle sentit sa gorge se serrer.
— Je ne savais pas.
Sophie hocha la tête.
— Nous non plus.
Puis elle posa un contrat sur la table.
— Nous aimerions vous proposer quelque chose.
Claire le lut.
Ce n’était pas un simple paiement rétroactif.
Le groupe voulait lui confier directement la stratégie éditoriale de plusieurs établissements.
Un contrat de trois ans.
Un budget conséquent.
Et surtout, son nom serait clairement mentionné comme auteure et responsable du projet.
Claire resta silencieuse.
— Pourquoi moi ? demanda-t-elle.
Sophie sourit.
— Parce qu’après avoir comparé les travaux, nous avons constaté quelque chose.
— Quoi ?
— La version qui nous a été vendue était propre.
— Et la mienne ?
— La vôtre était meilleure.
Claire ne répondit pas.
Pour la première fois depuis longtemps, quelqu’un évaluait son travail sans lui demander de se comparer à Élodie.
Elle signa quelques jours plus tard.
Pas pour prouver quelque chose à sa famille.
Pour elle.
Mais l’histoire ne s’arrêta pas là.
Lorsque Marc reçut la notification de l’audit, il rentra chez lui furieux.
— Claire a fait quoi ?
Élodie pâlit.
— Je ne sais pas.
— Elle a parlé à Valmont.
Sylvie était assise dans le salon.
Elle comprit immédiatement.
— Vous avez utilisé ses dossiers ?
Marc se retourna.
— Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne.
— Alors explique-moi.
Il ne répondit pas.
Élodie regarda son mari.
— Marc ?
Il finit par lâcher :
— Ses travaux étaient inutilisés. Je les ai simplement repris.
Sylvie murmura :
— Tu lui as volé son travail.
Le mot resta suspendu.
Volé.
Pour la première fois, Sylvie regardait la situation sans pouvoir l’enrober de préoccupation familiale.
Quelques jours plus tard, Claire reçut un appel de sa mère.
Elle décrocha.
— Claire…
— Oui ?
— Je veux m’excuser.
Claire ferma les yeux.
Elle attendit.
— Pour l’hôtel.
— Ce n’est pas seulement l’hôtel.
Silence.
— Je sais.
— Pourquoi ?
Sa mère inspira.
— Parce que j’ai toujours pensé qu’Élodie avait besoin d’être protégée.
Claire sentit quelque chose se briser en elle.
— Et moi ?
Sylvie pleurait maintenant.
— Je pensais que toi, tu serais toujours assez forte.
Claire répondit doucement :
— Être forte ne signifie pas qu’on peut me faire n’importe quoi.
Sa mère ne trouva rien à répondre.
— Et mon travail ?
— Je suis désolée.
— Tu savais que Marc utilisait mes dossiers ?
Long silence.
Puis :
— Je savais qu’il regardait parfois tes projets.
Claire serra les dents.
— Depuis combien de temps ?
— Deux ans.
Claire resta silencieuse.
Elle aurait voulu entendre une justification.
Il n’y en avait pas.
— Maman, tu ne m’as pas seulement laissée être humiliée à l’hôtel.
Elle regarda la rue depuis sa fenêtre.
— Tu m’as regardée être utilisée pendant deux ans.
Sa mère éclata en sanglots.
Claire ne cria pas.
— Je te pardonnerai peut-être un jour. Mais je ne veux plus que tu sois l’intermédiaire entre moi et Élodie.
— D’accord.
— Et je ne veux plus que mon travail quitte mon ordinateur sans mon accord.
— D’accord.
— Si nous devons reconstruire quelque chose, ce sera autrement.
Quelques mois passèrent.
Claire développa son activité.
Elle engagea une assistante.
Puis une graphiste.
Puis un consultant financier.
Son appartement devint trop petit.
Elle loua un véritable bureau.
Un matin, alors qu’elle sortait d’une réunion, elle reçut un message d’Élodie.
« Je sais que je n’ai aucune excuse. Mais j’aimerais te parler. »
Claire regarda longtemps l’écran.
Puis répondit :
« D’accord. Mais pas chez maman. »
Elles se retrouvèrent dans un petit café.
Élodie avait perdu cette assurance parfaite qu’elle affichait autrefois.
— Je t’enviais, dit-elle.
Claire releva les yeux.
— Moi ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Élodie baissa la tête.
— Parce que tu pouvais recommencer.
Claire ne comprenait pas.
— Tu avais le droit de changer de métier. De vivre seule. De prendre des risques. Moi, j’avais construit une vie qui devait toujours avoir l’air réussie.
Claire resta silencieuse.
— Alors je t’ai convaincue que tu étais la ratée, poursuivit Élodie, parce que c’était plus facile que d’admettre que j’étais jalouse.
Claire inspira lentement.
— Je ne veux pas devenir comme toi.
Élodie acquiesça.
— Je sais.
— Mais je ne veux pas non plus te détester toute ma vie.
Élodie leva les yeux.
Ce n’était pas une réconciliation spectaculaire.
Pas de larmes dans les bras l’une de l’autre.
Pas de promesse impossible.
Seulement deux sœurs assises face à face, pour la première fois sans public autour d’elles.
Claire lui parla encore quelques minutes.
Puis elle se leva.
— On verra.
Élodie sourit tristement.
— C’est déjà beaucoup.
Six mois plus tard, Claire retourna à Cassis.
Cette fois, elle n’avait pas de valise gris clair.
Elle était venue pour une réunion professionnelle.
L’hôtel lui avait proposé une suite avec vue sur le port.
À l’accueil, la même réceptionniste travaillait encore.
Elle la reconnut immédiatement.
— Madame Morel.
Claire sourit.
— Bonjour.
La réceptionniste hésita avant de demander :
— Vous avez une réservation ?
Claire sortit son téléphone.
— Oui.
La jeune femme consulta l’écran.
Son sourire s’élargit.
— Tout est en ordre.
Claire regarda les baies vitrées.
La Méditerranée brillait derrière elles.