Le docteur Moreau arriva vingt-deux minutes plus tard.

Camille l’attendait dans le vestibule, parfaitement calme.

Trop calme.

—Vous devez dire à Adrien que cette femme souffre de confusion, murmura-t-elle. Elle a travaillé dans un hôpital psychiatrique. Elle projette sûrement une ancienne patiente sur le portrait.

Le médecin ne répondit pas immédiatement.

Il connaissait Camille depuis six ans.

Il connaissait aussi le dossier de Marguerite.

Ou du moins, celui qu’on lui avait demandé de connaître.

Lorsqu’il entra dans le salon, Adrien se tenait devant le portrait de sa mère, le visage fermé.

Élise était toujours là.

—Docteur, dit Adrien, cette femme affirme avoir vu ma mère vivante il y a quelques semaines.

Moreau regarda Élise.

—Madame, pouvez-vous me dire exactement où ?

—À la clinique Sainte-Claire, près d’Orléans.

Le médecin pâlit légèrement.

Un détail qu’Adrien ne remarqua pas.

Mais Élise, elle, le vit.

—Quel service ? demanda-t-il.

—Le bâtiment B. Deuxième étage. Chambre 214.

Le silence tomba.

Camille intervint aussitôt.

—Cela suffit. Adrien, cette femme doit partir.

Mais Adrien ne bougea pas.

—Pourquoi le bâtiment B ?

Moreau se tourna vers lui.

—Parce que certaines unités privées sont confidentielles.

—Ma mère était censée être morte.

—Adrien…

—Répondez-moi.

Le médecin soupira.

—Je ne peux pas discuter du dossier d’un patient.

Élise s’approcha alors du piano.

—Monsieur, je peux vous donner autre chose.

Elle ouvrit son petit sac de travail et en sortit un carnet bleu.

—J’ai travaillé trois ans comme aide-soignante dans cet établissement. Je n’y travaille plus depuis huit mois. Mais lorsque j’ai reconnu votre mère, j’ai compris que quelque chose n’allait pas.

Elle tourna plusieurs pages.

—La femme de la chambre 214 s’appelait officiellement « Madame M. Delorme ». Pas Marguerite Villeneuve.

Adrien fronça les sourcils.

—Pourquoi Delorme ?

—Parce qu’on nous demandait de ne jamais utiliser son vrai nom devant certains visiteurs.

Camille recula d’un pas.

Adrien le remarqua.

—Certains visiteurs ?

Élise hocha la tête.

—Une femme venait presque tous les mois. Toujours élégante. Elle disait être sa belle-fille.

Adrien regarda Camille.

—C’était toi ?

Camille ne répondit pas.

—Camille ?

—Adrien, tu ne comprends pas. Ta mère était malade. Elle ne voulait plus de toi.

—Elle prononçait mon prénom chaque nuit.

Cette fois, ce fut le docteur Moreau qui baissa les yeux.

Adrien s’approcha de lui.

—Depuis combien de temps ?

—Adrien…

—Depuis combien de temps ma mère est-elle vivante ?

Le médecin ferma les paupières.

Puis il dit d’une voix presque inaudible :

—Six ans.

Le monde d’Adrien sembla s’arrêter.

Six ans.

Six années pendant lesquelles il avait pleuré devant un cercueil vide.

Six années pendant lesquelles il avait parlé à un portrait.

Six années pendant lesquelles il avait cru que sa mère était partie sans même pouvoir lui dire au revoir.

Il se tourna lentement vers Camille.

—Tu savais.

Elle secoua la tête.

—Non.

—Tu savais.

—Je voulais te protéger.

Adrien eut un rire bref, sans joie.

—Me protéger de quoi ?

Camille ne répondit pas.

Alors Élise sortit une seconde feuille de son carnet.

—Votre mère m’a demandé une fois de faire quelque chose.

Adrien se retourna.

—Quoi ?

—Elle m’a demandé d’envoyer une lettre.

—À qui ?

Élise le regarda droit dans les yeux.

—À son fils.

Adrien sentit ses jambes faiblir.

—Vous l’avez envoyée ?

—Oui.

Camille murmura :

—Impossible.

Élise continua :

—Mais la lettre m’est revenue.

Adrien prit la feuille.

—Pourquoi ?

—Adresse inconnue.

Le visage d’Adrien changea.

Il prit son téléphone.

—Ma mère avait-elle accès au courrier ?

—Parfois. Mais ses lettres étaient contrôlées.

—Par qui ?

Élise regarda Camille.

Puis le docteur Moreau.

—Par la direction de la clinique.

Adrien appela immédiatement son avocat.

—Maître Delaunay ? Venez au manoir. Maintenant. Et apportez tous les documents concernant le décès de ma mère.

Camille pâlit.

—Adrien, tu vas détruire notre famille pour une histoire racontée par une employée ?

Il la regarda.

—Non.

Il posa la main sur le portrait.

—Quelqu’un a détruit ma famille il y a six ans. Je vais simplement découvrir qui.

Deux heures plus tard, Maître Delaunay était installé dans le bureau.

Il avait devant lui le certificat de décès, le rapport médical, les documents de succession et le dossier d’assurance.

Il lut tout en silence.

Puis il releva les yeux.

—Il y a quelque chose d’étrange.

—Quoi ?

—Le décès de votre mère a été déclaré à 4 h 18 du matin.

—Oui.

—Mais le médecin signataire a indiqué avoir constaté le décès à 5 h 02.

Adrien se redressa.

—Quarante-quatre minutes après ?

—Exactement.

—Une erreur administrative ?

—Peut-être.

Delaunay sortit une autre feuille.

—Mais il y a plus.

Il montra une copie du dossier.

—Le corps aurait été transporté à la morgue à 5 h 25. Pourtant, le registre de la morgue ne mentionne aucune entrée à ce nom.

Adrien resta immobile.

Camille se leva.

—C’est absurde.

—Je n’ai pas terminé, répondit l’avocat.

Il posa devant eux un autre document.

—Le cercueil était fermé.

Adrien ferma les yeux.

Il se souvenait.

Sa tante lui avait dit que le visage de sa mère avait été trop difficile à voir.

On lui avait conseillé de garder seulement le souvenir du portrait.

Il avait obéi.

Parce qu’il était en état de choc.

Parce qu’il faisait confiance à Camille.

Parce qu’il n’aurait jamais imaginé que quelqu’un puisse fabriquer un deuil.

—Pourquoi ? demanda-t-il.

Personne ne répondit.

Puis Delaunay consulta un relevé bancaire.

—Après le décès officiel de votre mère, quelqu’un a continué à payer chaque mois une somme importante à la clinique Sainte-Claire.

Adrien fixa le chiffre.

—Combien ?

—12 800 euros par mois.

Le silence devint glacial.

—Pendant combien de temps ?

—Six ans.

Adrien regarda Camille.

Elle ne pleurait plus.

Elle avait compris.

Tout était terminé.

—Pourquoi maintenir ma mère là-bas ?

Camille finit par parler.

—Parce qu’elle voulait te reprendre.

Adrien fronça les sourcils.

—Quoi ?

—Elle disait que tu étais devenu quelqu’un que tu n’étais pas. Elle voulait annuler certaines décisions concernant l’entreprise. Elle voulait contrôler à nouveau les parts familiales.