—Et alors ?

—Et alors… elle aurait pu tout changer.

Adrien comprit.

La société Villeneuve Industries n’appartenait pas entièrement à Camille et lui.

Marguerite possédait encore 38 % des actions.

Des actions qu’Adrien avait toujours cru avoir héritées six ans auparavant.

Delaunay vérifia rapidement les documents.

Puis son visage devint grave.

—Monsieur Villeneuve…

—Quoi ?

—Votre mère n’a jamais transféré ses actions.

Adrien sentit son cœur battre plus vite.

—Alors à qui appartiennent-elles ?

—À elle.

Le téléphone de Delaunay vibra.

Il consulta le message.

—J’ai demandé à mon collaborateur de vérifier les registres de la clinique.

Il marqua une pause.

—Madame Marguerite Villeneuve est toujours enregistrée comme patiente.

Adrien se leva.

—On y va.

Camille s’interposa.

—Non.

Ce seul mot suffit.

Adrien la regarda.

—Pourquoi ?

—Parce que tu ne sais pas dans quel état elle est.

—Je vais le découvrir.

—Elle pourrait ne plus te reconnaître.

Adrien s’approcha d’elle.

—Même si elle ne me reconnaît pas, je veux la voir.

Puis il ajouta :

—Et si elle m’a attendu six ans, je ne lui ferai pas attendre une minute de plus.

À l’aube, Adrien, son avocat et Élise arrivèrent devant la clinique Sainte-Claire.

Le docteur Moreau avait refusé de venir.

Il prétendait avoir besoin de temps.

Mais la direction, confrontée aux documents juridiques, finit par ouvrir l’accès au bâtiment B.

La chambre 214 était au bout d’un couloir silencieux.

Élise s’arrêta devant la porte.

—C’est ici.

Adrien posa la main sur la poignée.

Il tremblait.

Puis il entra.

Une femme âgée était assise près de la fenêtre.

Ses cheveux avaient blanchi.

Son visage était plus mince.

Mais les yeux…

Adrien les reconnut immédiatement.

La femme leva lentement la tête.

Elle le fixa.

Pendant plusieurs secondes, aucun des deux ne parla.

Puis ses lèvres tremblèrent.

—Adrien ?

Le jeune homme s’effondra presque sur place.

Il s’agenouilla devant elle.

—Maman…

Marguerite porta une main à sa bouche.

—Je savais que tu viendrais.

Adrien pleurait maintenant sans chercher à le cacher.

—Pourquoi tu ne m’as pas appelé ?

Marguerite secoua la tête.

—Je l’ai fait.

—Je n’ai jamais reçu tes lettres.

—Je sais.

Elle regarda Élise.

—Cette jeune femme avait essayé de t’écrire.

Élise s’approcha.

Marguerite lui prit la main.

—Merci.

Puis elle regarda son fils.

—Camille m’a dit que tu ne voulais plus me voir.

Adrien ferma les yeux.

—Elle m’a dit que tu étais morte.

Marguerite comprit alors l’ampleur du mensonge.

Elle pleura silencieusement.

—Elle m’a dit que tu avais choisi ta nouvelle famille.

Adrien secoua la tête.

—Je n’ai jamais cessé d’être ton fils.

La vérité sortit ensuite par morceaux.

Camille avait découvert, quelques mois avant le mariage, que Marguerite comptait revoir la structure de l’entreprise et protéger certaines actions pour Adrien.

Elle avait peur de perdre son influence.

Avec l’aide du docteur Moreau et d’un administrateur de la clinique, elle avait organisé une disparition progressive.

Marguerite avait été déclarée morte grâce à de faux documents.

Le cercueil avait été fermé.

Le notaire avait été induit en erreur.

Et les parts de l’entreprise étaient restées juridiquement au nom de Marguerite, mais leur existence avait été dissimulée.

Camille espérait pouvoir contrôler Adrien pendant suffisamment longtemps pour faire modifier les statuts.

Mais Marguerite avait refusé de signer.

Alors elle avait été maintenue dans la clinique.

Pas prisonnière au sens juridique du terme.

Mais isolée.

Privée de sa famille.

Privée de la vérité.

Adrien demanda une enquête officielle.

Cette fois, les documents parlèrent.

Les virements furent retrouvés.

Les signatures furent analysées.

Les registres de la clinique furent saisis.

Le docteur Moreau finit par reconnaître avoir falsifié plusieurs pièces sous pression financière.

Camille fut entendue à son tour.

Elle tenta d’abord de prétendre qu’elle avait agi pour protéger Adrien.

Mais lorsqu’on lui demanda pourquoi elle avait continué à payer la clinique pendant six ans, elle resta silencieuse.

Quelques mois plus tard, la justice établit que Marguerite avait été victime d’une organisation destinée à la maintenir éloignée de son fils et à préserver le contrôle de certains intérêts financiers.

Camille quitta la maison Villeneuve.

Adrien demanda l’annulation de plusieurs opérations réalisées pendant ces six années.

Mais il ne vendit pas le manoir.

Il le transforma.

Le grand salon resta intact.

Le piano aussi.

Et surtout, le portrait de Marguerite resta au-dessus de l’instrument.

Sauf qu’un jour, Adrien ajouta quelque chose.

Une petite plaque discrète sous le tableau.

Il y fit graver :

« À celle qui attendit sans cesser d’aimer. »

Élise, elle, refusa toute récompense financière.

Adrien insista pourtant pour lui offrir un poste permanent auprès de sa mère.

Elle accepta seulement à une condition :

—Je veux continuer à m’occuper des personnes que personne ne regarde.

Adrien sourit.

—Alors nous allons créer quelque chose ensemble.

Quelques mois plus tard, une fondation vit le jour.

Elle finançait des accompagnements pour les personnes âgées isolées, les patients vulnérables et les familles séparées par des erreurs administratives ou des abus de confiance.

Marguerite en devint la marraine.

Elle retrouva peu à peu une vie normale.

Elle retourna au manoir.

La première fois qu’elle entendit Adrien jouer du piano, elle s’assit exactement à la même place qu’autrefois.

À la fin du morceau, elle applaudit doucement.

—Tu joues toujours quand tu as peur du noir ?

Adrien sourit à travers ses larmes.

—Oui.

Marguerite lui tendit la main.

—Alors joue encore.

Et il joua.

Cette fois, le piano ne ressemblait plus à une prière devant une tombe.

Il ressemblait à une maison qui venait enfin de retrouver quelqu’un qu’elle avait attendu pendant six ans.

Quant à Élise, elle passa devant le portrait quelques semaines plus tard.

Elle s’arrêta.

Regarda la croix dorée peinte au cou de Marguerite.

Puis sourit.

Elle avait simplement reconnu un visage.

Mais parfois, il suffit d’une personne qui ose dire la vérité pour fissurer un mensonge que tout le monde avait fini par prendre pour une vérité.

Et dans cette maison où l’on avait fabriqué un deuil, une mère avait finalement retrouvé son fils.

Pas grâce à l’argent.

Pas grâce au nom des Villeneuve.