— Peut-être. Mais eux ne doivent pas attendre que j’y arrive.

Camille lui avait demandé plusieurs fois si elle en était certaine.

Solène s’était énervée.

— Tu veux que je change d’avis ou tu veux les garder ?

Camille avait encaissé la phrase.

— Je veux que personne ne puisse dire un jour que tu n’as pas compris ce que tu faisais.

C’était précisément pour cela qu’elle avait refusé que le consentement soit préparé par son propre cabinet.

Un notaire indépendant avait reçu Solène.

Il lui avait expliqué la portée de l’acte.

Il lui avait rappelé qu’il existait un délai pendant lequel elle pouvait revenir sur son consentement.

Solène avait posé des questions.

Elle voulait notamment savoir si elle pourrait recevoir des nouvelles des enfants plus tard.

Personne ne lui avait promis un droit automatique.

Camille avait seulement dit :

— Tant que cela ne leur fait pas de mal, je ne veux pas effacer ton existence.

Solène avait signé.

Puis les semaines étaient passées.

Aucune rétractation.

Ensuite le dossier avait suivi son chemin jusqu’au jugement prononçant l’adoption.

Pendant presque 1 an, Solène avait accepté la situation.

Elle envoyait parfois un message pour les anniversaires.

Camille transmettait des photos quand cela semblait approprié.

Puis quelque chose avait changé.

Cela avait commencé par une remarque pendant Noël.

— C’est facile pour Camille. Elle récupère une famille déjà faite.

Personne n’avait relevé.

À Pâques, Solène raconta à une cousine que tout était allé « beaucoup trop vite ».

Quelques mois plus tard, elle disait que Thomas avait profité de sa faiblesse.

Puis Camille était devenue l’instigatrice.

La juriste froide.

La femme qui connaissait les procédures.

Celle qui aurait attendu qu’une mère tombe suffisamment bas pour prendre sa place.

À chaque nouvelle version, Camille se répétait la même chose :

Répondre ne ferait qu’alimenter le conflit.

Alors elle se taisait.

Ce silence avait fini par devenir la preuve que Solène avait raison.

Lorsque Maître Delmas examina le dossier, elle posa la chemise grise sur son bureau.

— Vous avez fait une erreur.

Camille sentit son ventre se nouer.

— Laquelle ?

— Vous avez cru que ne pas vous défendre protégerait tout le monde.

Camille baissa les yeux.

— Les enfants avaient déjà perdu assez de choses.

— Je comprends. Mais désormais, votre priorité n’est plus d’éviter le conflit. C’est d’empêcher qu’on les y entraîne.

L’avocate demanda les dossiers officiels.

Pas seulement les copies conservées par Camille.

Les notes de Mme Le Goff.

Les courriers.

Les rendez-vous proposés.

Les annulations.

Les comptes rendus contemporains des décisions de Solène.

Le notaire accepta également de produire une attestation décrivant le rendez-vous.

Pendant ce temps, Lucas commença à mal dormir.

Il ne parlait presque jamais de Solène directement.

Il vérifiait les portes.

Il demandait qui viendrait le chercher après l’école.

Un soir, Camille le trouva assis sur son lit, déjà habillé pour le lendemain.

— Pourquoi tu ne dors pas ?

Il haussa les épaules.

— Si tata vient à l’école, je peux dire non ?

Camille s’assit près de lui.

— Oui.

— Même si elle dit qu’elle est ma maman ?

Camille sentit quelque chose lui serrer la gorge.

Elle choisit ses mots.

— Solène t’a mis au monde. Ça fera toujours partie de ton histoire. Mais aujourd’hui, les personnes responsables de toi, ce sont papa et maman.

Lucas fixa ses chaussettes.

— Alors pourquoi elle veut me reprendre ?

Camille aurait pu répondre qu’elle l’ignorait.

Mais elle commençait à comprendre.

Solène ne supportait plus d’être regardée comme celle qui était partie.

Pour vivre avec sa propre décision, elle avait besoin qu’une autre personne l’ait forcée.

Et Camille était devenue cette personne.

— Les adultes racontent parfois les choses différemment quand la vérité leur fait mal, dit-elle. Mais ce n’est pas à toi de réparer ça.

Le lendemain, elle prit rendez-vous avec une psychologue pour enfants.

Inès y alla également après avoir dessiné plusieurs fois la même scène : une maison, 4 personnages à l’intérieur et une femme seule derrière une grille.

Thomas, lui, voulait encore croire qu’une conversation pouvait arrêter sa sœur.

Il la retrouva dans un café.

Camille lui demanda seulement de ne rien promettre et de ne discuter d’aucun détail juridique.

Il revint moins de 1 heure plus tard.

Il posa ses clés et resta debout dans l’entrée.

— Elle dit que je l’ai menacée.

Camille ferma les yeux.

— Qu’est-ce que tu lui as dit ?

— Que venir à l’école de Lucas était interdit et que si elle recommençait, on ferait le nécessaire pour protéger les enfants.

— C’est tout ?

— C’est tout.

Le téléphone de Thomas sonna le soir même.

Sa mère.

Solène lui avait raconté que son frère l’avait « coincée » dans un café pour l’intimider avant l’audience.

Cette fois, leur mère ne prit pas immédiatement sa défense.

— Thomas… tu as vraiment dit ça ?

Il resta silencieux quelques secondes.

— Maman, combien de fois vas-tu me demander de prouver ce que Solène invente ?

À l’autre bout, personne ne répondit.

Puis leur mère murmura :

— Je crois que j’ai peur de la vérité depuis longtemps.

Le dossier de Solène reposait sur une accusation centrale : Camille aurait utilisé son expérience professionnelle pour organiser une adoption à son avantage tout en dissimulant au tribunal l’état de vulnérabilité de la mère biologique.

Maître Delmas lut la requête plusieurs fois.

— C’est malin dans la formulation, reconnut-elle.

Camille releva la tête.

— Vous pensez qu’elle peut obtenir l’annulation ?

— Je pense qu’un tribunal ne décide pas sur la force d’une accusation. Il regarde ce qui peut être établi.

Elle désigna les dossiers empilés devant elle.

— Et ici, il existe beaucoup de traces.

L’audience eut lieu au tribunal judiciaire.

Camille arriva avec Thomas avant l’ouverture des portes.

Les enfants étaient restés chez leurs grands-parents.

Lucas savait seulement que ses parents avaient « un rendez-vous d’adultes ».

Cette fois, Camille ne ressentait aucune culpabilité à utiliser cette expression.

Les adultes avaient créé ce chaos.