Les enfants n’avaient pas à en porter chaque détail.
Solène était déjà dans le couloir avec son avocate.
Elle ne regarda pas son frère.
Elle regarda Camille.
Longtemps.
Puis elle murmura :
— Tout ça parce que tu ne pouvais pas me laisser parler à mes propres enfants.
Camille ne répondit pas.
Maître Delmas lui avait répété :
— Pas dans le couloir. Pas devant les familles. Pas avant l’audience.
À l’intérieur, l’avocate de Solène présenta une mère isolée, submergée à l’époque des faits, entourée de personnes plus à l’aise qu’elle avec les institutions.
Elle expliqua que Camille travaillait dans le domaine familial et que ce déséquilibre avait forcément influencé les décisions.
Solène regardait le juge avec les yeux rougis.
Camille sentit pendant quelques instants le vieux réflexe revenir.
La honte.
La peur d’avoir effectivement pris trop de place.
Puis Mme Le Goff fut entendue.
Elle apporta ses comptes rendus.
Pas des souvenirs reconstruits 3 ans plus tard.
Des notes datées.
Elle expliqua que la solution temporaire avait d’abord été privilégiée.
Que plusieurs possibilités avaient été proposées à Solène.
Que l’adoption n’avait pas été évoquée par Camille lors des premiers mois.
Puis elle lut une phrase inscrite dans son compte rendu après son entretien individuel avec Solène :
« Mme souhaite une solution définitive et demande elle-même quelles démarches permettraient au couple familial accueillant de devenir juridiquement les parents des enfants. »
Solène baissa les yeux.
Maître Delmas demanda :
— Camille ou Thomas étaient-ils présents lors de cet entretien ?
— Non.
— Avez-vous observé une pression de leur part ?
— Non.
— Avez-vous proposé à Solène de prendre davantage de temps ?
— Oui.
— Quelle a été sa réponse ?
Mme Le Goff consulta ses notes.
— Elle a dit : « Si je continue à leur promettre que je vais revenir, je vais finir par leur faire plus de mal que mon absence. »
Thomas passa une main sur son visage.
Camille fixa le bord de la table.
Elle se souvenait de cette période.
Mais entendre les mots prononcés par Solène elle-même fut différent.
Le notaire fut ensuite interrogé sur le consentement.
Il expliqua sa procédure.
Les informations données.
Les questions posées.
Le délai de rétractation.
L’absence de Camille pendant l’entretien essentiel.
— Cette personne vous semblait-elle comprendre la nature de l’acte ?
— Oui.
— Avez-vous eu un doute suffisamment sérieux pour refuser de recevoir son consentement ?
— Non.
L’avocate de Solène insista.
— Une personne peut sembler calme et être pourtant en détresse.
— Bien sûr.
— Donc vous ne pouvez pas affirmer qu’elle allait bien.
— Ce n’était pas mon rôle.
Le notaire marqua une pause.
— Mon rôle était de vérifier qu’elle comprenait ce qu’elle signait et que son consentement était exprimé sans contrainte identifiable. Sur ces points, je n’ai constaté aucune anomalie.
Puis vint le moment où Solène parla.
Au début, sa voix trembla.
Elle expliqua qu’elle se souvenait mal de cette période.
Qu’elle avait l’impression d’avoir traversé plusieurs mois dans le brouillard.
Qu’elle avait cru qu’une adoption n’empêcherait jamais un retour dans la vie quotidienne des enfants.
Maître Delmas ne l’attaqua pas.
Elle posa des questions simples.
— Avez-vous signé devant le notaire ?
— Je suppose.
— Vous ne vous en souvenez pas ?
— Pas clairement.
— Vous souvenez-vous d’avoir demandé si Camille pourrait vous envoyer des nouvelles ?
Solène hésita.
— Peut-être.
— Pourquoi poser cette question si vous pensiez que les enfants allaient revenir vivre avec vous ?
Silence.
L’avocate de Solène se redressa.
— Ma cliente était confuse.
Maître Delmas hocha la tête.
— C’est justement ce que nous essayons d’établir.
Puis elle présenta un message envoyé par Solène à Thomas plusieurs semaines après la signature.
Camille n’en connaissait même pas l’existence.
Thomas l’avait retrouvé en recherchant d’anciens échanges pour le dossier.
Solène y écrivait :
« Je sais que le délai pour revenir en arrière existe, mais je ne vais pas le faire. S’ils commencent enfin à se sentir chez eux, je ne veux pas encore tout casser. »
Le silence dans la salle changea de nature.
Solène fixa son frère.
— Tu as gardé ça ?
Thomas répondit avant que son avocate puisse l’arrêter.
— Je garde les messages de ma sœur. Je ne savais pas qu’un jour je devrais m’en servir pour protéger mes enfants contre elle.
Solène se mit à pleurer.
Pas bruyamment.
Ses épaules se contractèrent.
Camille détourna les yeux.
Elle n’éprouvait aucune joie.
Voilà ce qu’elle avait essayé d’éviter pendant 3 ans : voir une famille transformer ses souvenirs les plus douloureux en pièces numérotées.
Quand Camille fut interrogée, elle ne parla pas de victoire.
Elle raconta la première nuit.
Inès avec son manteau dans la cuisine.
Lucas endormi devant le canapé.
Les rendez-vous manqués.
Les excuses inventées pour protéger l’image de Solène.
Puis elle parla du déjeuner du 14 juillet.
— Pourquoi avoir apporté les documents à une fête de famille ? demanda le juge.
Camille prit le temps de répondre.
— Parce que les accusations devenaient de plus en plus précises depuis plusieurs semaines. Elle disait déjà que l’adoption lui avait été imposée. Je craignais qu’elle en parle devant les enfants.
— Et elle l’a fait.
— Oui.
— Pourquoi ne pas avoir simplement quitté le repas ?
Camille regarda ses mains.
— Parce que Lucas m’a demandé pourquoi sa tante disait que je n’étais pas sa mère. À cet instant, partir aurait donné l’impression que j’avais quelque chose à cacher.
Elle raconta ensuite l’épisode de l’école.
Le visage du juge devint plus fermé.
— Solène savait-elle qu’elle n’était pas autorisée à récupérer l’enfant ?
— Oui.
— L’école avait-elle reçu une autorisation temporaire ?
— Non.
— Comment Lucas a-t-il vécu cet épisode ?
Camille sentit sa voix se casser pour la première fois.