Des demandes de subvention apparaissaient.
Puis des remboursements.
Puis des ventes.
Camille fronça les sourcils.
Elle n’était pas spécialiste.
Mais elle savait lire des chiffres.
Et quelque chose ne correspondait pas.
Le verger avait été officiellement déclaré abandonné.
Pourtant, des dépenses d’entretien avaient continué à être remboursées pendant plusieurs années.
Elle trouva également une série de plans.
Une ancienne canalisation traversait la propriété.
Et cette canalisation alimentait plusieurs petites exploitations du village.
Camille comprit.
Le verger n’était pas seulement un terrain agricole.
Il faisait partie d’un ancien système d’eau.
Si elle remettait le système en service, plusieurs terres autour pourraient redevenir cultivables.
Mais pourquoi quelqu’un aurait-il voulu l’empêcher ?
Elle trouva la réponse dans le dernier carnet.
Élise avait écrit :
« Julien veut vendre.
Son père veut construire.
Ils disent que le verger ne vaut rien.
Mais s’ils obtiennent les autorisations, ils pourront acheter les terres voisines à bas prix.
Le jour où l’eau disparaîtra, les petits propriétaires partiront.
Alors ils rachèteront tout.
Je refuse.
Même si je dois être seule. »
Camille resta assise dans la poussière.
Ce n’était pas un verger qu’on avait abandonné.
C’était un village entier qu’on avait lentement poussé à abandonner ses terres.
Le lendemain, Camille alla voir le maire.
Elle apporta les documents.
Il resta longtemps silencieux.
— Vous savez ce que cela signifie ?
— Non.
— Si ces documents sont authentiques, certaines opérations foncières des dernières années pourraient être réexaminées.
Camille avala difficilement.
— Je ne veux pas d’ennuis.
— Alors vous êtes probablement la mauvaise personne pour cette histoire.
Elle sourit.
— Je crois que j’ai commencé à avoir des ennuis le jour où mon mari est parti avec mon loyer.
Le maire sourit à son tour.
L’enquête commença discrètement.
Et pendant ce temps, Camille continua de travailler.
La pluie revint.
Puis le froid.
Son ventre était devenu lourd.
Les habitants du village avaient cessé de rire.
Ils venaient parfois l’aider.
Marcel réparait les petites vannes.
Une boulangère apportait du café.
Deux agriculteurs nettoyaient les anciennes rigoles.
Même ceux qui avaient dit qu’elle abandonnerait commencèrent à changer d’avis.
Puis, un matin de novembre, la première eau traversa le canal principal.
Elle coula lentement.
Puis plus vite.
Les terres voisines reçurent de nouveau de l’eau.
Les anciens orangers, eux, ne donnèrent pas immédiatement de fruits.
Mais quelques semaines plus tard, de petites fleurs blanches apparurent.
Camille resta devant le premier arbre en silence.
Marcel arriva derrière elle.
— Vous voyez ?
Elle posa une main sur son ventre.
— Oui.
— Quoi ?
— Il n’était pas mort.
Elle sourit.
— Il attendait.
Quelques mois plus tard, Camille accoucha d’une petite fille.
Elle l’appela Élise.
En hommage à la femme qui avait refusé de laisser disparaître le verger.
Pendant ce temps, l’enquête avait révélé plusieurs irrégularités dans les anciennes opérations foncières.
Julien Ravanel n’avait pas été directement accusé de tout ce qui avait été fait avant lui, mais certains membres de sa famille avaient bien participé à des montages destinés à faire baisser artificiellement la valeur des terres.
Le projet immobilier fut suspendu.
Plusieurs ventes furent réexaminées.
Et le vieux système d’irrigation fut officiellement reconnu comme infrastructure agricole d’intérêt local.
Camille aurait pu vendre.
Elle aurait pu partir avec l’argent.
Mais elle choisit autre chose.
Elle créa une petite coopérative avec les agriculteurs du village.
Le verger devint son cœur.
Pas un empire.
Pas une fortune.
Un endroit où chacun pouvait travailler et gagner dignement sa vie.
Deux ans passèrent.
Un après-midi d’été, alors que Camille attachait les branches d’un jeune oranger, elle entendit une voiture s’arrêter devant le portail.
Elle se retourna.
Hugo descendit.
Il avait vieilli.
Ou peut-être que Camille le voyait simplement différemment.
Il s’avança lentement.
— Camille.
Elle ne répondit pas.
Il regarda autour de lui.
Les arbres.
Les paniers d’oranges.
Les maisons du village qui avaient retrouvé leurs petits jardins.
Puis son regard tomba sur une petite fille qui courait entre les rangées.
— C’est…
— Élise.
Hugo baissa les yeux.
— Elle a quel âge ?
— Deux ans.
Il resta silencieux.
— Je suis son père.
Camille le regarda calmement.
— Tu es parti avant sa naissance.
— J’ai fait une erreur.
— Oui.
— Je voudrais réparer.
Camille posa son sécateur.
— Réparer quoi ?
Hugo ne répondit pas.
Il regarda les arbres.
— J’ai entendu parler du verger. On m’a dit qu’il valait maintenant beaucoup plus.
Camille comprit.
Il n’était pas venu seulement pour sa fille.
Elle inspira lentement.
— Tu as besoin d’argent ?
— Non.
Il hésita.
— Enfin… pas seulement.
Camille secoua la tête.
— Hugo, quand tu es parti, tu n’as pas seulement pris huit cent vingt euros.
Il la regarda.
— Tu as pris la seule chose dont j’avais besoin à ce moment-là : la certitude que quelqu’un resterait.
Il baissa la tête.
— Je regrette.
— Je te crois.
Il releva les yeux, surpris.
— Mais regretter ne donne pas automatiquement le droit de revenir.
Le silence s’installa entre eux.
Au loin, Élise riait.
Hugo regarda sa fille.
— Est-ce que je peux au moins apprendre à la connaître ?
Camille resta silencieuse quelques secondes.
Puis elle répondit :
— Tu peux demander.
— Et tu décideras ?
— Oui.
Hugo acquiesça.
Pour la première fois depuis longtemps, il ne discuta pas.
Il ne réclama rien.
Il ne parla pas de propriété.
Il ne parla pas d’argent.
Il demanda simplement :
— Quand est-ce que je peux revenir ?
Camille regarda sa fille.
Puis le verger.
Puis les rangées d’orangers qui avaient autrefois été déclarées mortes.
— Dimanche matin.
Hugo sourit légèrement.
— D’accord.
Il repartit sans tenter de franchir le portail.
Camille resta seule.
Marcel s’approcha.
— Vous allez vraiment lui laisser une chance ?
Elle regarda la route.
— Une chance, oui.
Puis elle regarda Élise.
— Mais pas une place qu’il n’a pas encore méritée.
Le soir, Camille retourna devant le vieil oranger où elle avait trouvé la boîte.
Elle sortit la lettre d’Élise Ravanel.