— Et combien met-elle dans votre opération ?
— Une partie.
— Combien ?
— 70 000 € au départ.
Claire regarda l’homme qu’elle avait épousé.
— Et Romain ?
— Il a trouvé l’immeuble.
— Combien met-il ?
— Ce n’est pas aussi simple.
— Combien ?
Damien serra les mâchoires.
— Pas beaucoup.
Cette fois, Claire rit vraiment.
Un rire bref, presque incrédule.
Sa belle-mère vendait sa maison.
Damien risquait ses économies.
Claire devait hypothéquer un bien qui ne leur appartenait pas.
Et Romain, lui, apportait essentiellement une adresse et un tableau Excel.
— Vous avez déjà signé quelque chose ?
Damien ne répondit pas.
— Damien.
— Une promesse.
— Avec quelle somme immobilisée ?
Il se leva brusquement.
— Pourquoi tu cherches toujours à transformer tout en interrogatoire ?
— Parce que quelqu’un a volé mes papiers, imité ma signature et tenté de mettre 380 000 € de dette sur ma maison.
Il baissa la tête.
— 62 000 €.
Claire sentit son ventre se nouer.
— 62 000 € d’acompte ?
— Oui.
— Avec une date limite ?
— Vendredi, 17 h.
Nous étions jeudi.
Voilà pourquoi ils avaient débarqué la veille avec leurs valises, le serrurier et leur document fabriqué.
Ils n’étaient pas seulement avides.
Ils étaient pris à la gorge.
Leur opération devait se réaliser en moins de 24 h.
Si le financement échouait, une partie importante de la somme versée risquait d’être perdue selon les conditions qu’ils avaient signées.
— Et tu comptais me dire tout ça quand ?
Damien releva vers elle un visage presque suppliant.
— Après.
— Après quoi ?
— Après l’achat. Quand tu aurais vu que ça fonctionnait.
Claire reste immobile.
Cette phrase réussit à lui faire plus mal que la falsification elle-même.
Après.
Il lui aurait annoncé après coup que sa maison avait servi de garantie.
Après que sa belle-mère s’y serait installée.
Après que Romain aurait obtenu son immeuble.
Après qu’on lui aurait retiré la possibilité même de dire non.
— Tu pensais vraiment que je finirais par te remercier ?
— Je pensais que tu arrêterais de voir ma famille comme des profiteurs.
— Ils volent mes papiers pour obtenir 380 000 € et tu voudrais que je les appelle comment ?
Damien monta 1 marche.
Claire recula immédiatement.
Le responsable de sécurité, resté à quelques mètres, porta la main à sa radio.
Damien s’arrêta.
— J’ai fait une erreur, dit-il.
— Non. Une erreur, c’est oublier de payer une facture. Toi, tu m’as demandé de quitter ma maison pour qu’un serrurier puisse changer les accès pendant que ta mère entrait avec ses valises.
Il ne trouva rien à répondre.
Avant de rentrer, Claire posa une dernière question.
— Romain est-il venu ici pendant mon déplacement à Rotterdam ?
Damien cligna des yeux.
Une seconde.
Pas davantage.
Mais elle vit la réponse.
— Il devait seulement récupérer des clubs de golf dans le garage.
Claire ouvrit la porte.
— Ne reviens plus sans passer par les avocats.
Le soir même, le responsable informatique de la sécurité retrouva les journaux d’accès.
3 semaines auparavant, pendant que Claire se trouvait aux Pays-Bas, Romain avait utilisé le code résidentiel de Damien.
Il n’était pas resté 5 minutes.
Il était resté 1 h 27.
Les caméras intérieures ne couvraient pas l’étage privé, mais les historiques électroniques montraient l’ouverture de la porte menant au couloir du bureau.
Le lendemain matin, Maître Garnier transmit ces éléments aux enquêteurs.
Damien prit aussitôt un avocat.
Par son intermédiaire, il affirma qu’il ignorait que son frère était monté au bureau.
Claire ne sut jamais si cette partie était vraie.
Elle ne chercha même plus à savoir.
La différence entre « il savait tout » et « il savait seulement assez » lui semblait devenue dérisoire.
À 15 h 18, la banque rappela.
Le service fraude avait extrait l’intégralité du dossier numérique.
Claire ouvrit les pièces jointes depuis son ordinateur.
Il y avait les copies de son passeport.
Son ancien permis.
Une attestation portant une reproduction de sa signature.
Puis une copie d’un ancien acte professionnel avec le cachet d’un notaire lyonnais.
Maître Garnier avait déjà contacté l’étude.
Le notaire existait.
Le cachet aussi.
Mais le document récemment présenté par Romain n’avait jamais été établi par cette étude.
Quelqu’un avait récupéré les références d’un ancien acte authentique pour fabriquer un document suffisamment convaincant afin de tromper, au moins temporairement, des interlocuteurs pressés.
En droit français, une véritable cession immobilière n’aurait pas pu être régularisée aussi simplement. Un notaire sérieux aurait exigé les vérifications nécessaires avant toute publication au service de la publicité foncière.
Mais leur objectif n’était pas de respecter la procédure.
Leur objectif était de franchir suffisamment d’étapes pour créer une apparence de droit, obtenir un accord de financement, entrer dans la maison et placer Claire devant un chaos déjà installé.
Puis elle atteignit la dernière pièce du dossier bancaire.
Une photographie d’identification.
Claire arrêta de respirer.
Une femme tenait son ancien permis à côté de son visage.
Cheveux bruns.
Avec le teint.
Même tranche d’âge.
Mais ce n’était pas Claire.
— Léa…
— Je sais.
Claire agrandit l’image.
— C’est Chantal.
Chantal était la sœur cadette de Sylvie.
La tante de Damien.
Une femme qui, pendant les déjeuners de famille, parlait toujours doucement, débarrassait les assiettes sans qu’on lui demande et évitait les conflits.
Elle avait regardé une caméra en tenant la pièce d’identité volée de Claire.
La banque transmit l’image aux enquêteurs.
Dès lors, l’affaire ne ressemblait plus du tout à une simple dispute conjugale autour d’une maison.
Les investigations portèrent notamment sur le vol des documents, l’usurpation d’identité, le faux, l’usage de faux et la tentative d’escroquerie.
La banque bloqua définitivement le financement.
Vendredi, à 17 h, Horizon Patrimoine ne put acheter l’immeuble.
L’opération s’effondra.
Une partie importante des 62 000 € resta immobilisée puis fit l’objet d’un litige avec le vendeur.
Et, comme souvent lorsque l’argent disparaît, la belle unité familiale se désintégra en quelques heures.