Un administrateur indépendant demanda un audit externe des conventions, prestations de conseil et avantages accordés à Inès.
Laurent s’y opposa.
Claire vota pour.
La résolution fut adoptée.
À partir de ce jour, personne ne chercha à détruire Laurent.
Personne n’en eut besoin.
Pour la première fois, il dut simplement répondre de ses décisions.
Les banques exigèrent des précisions sur plusieurs crédits.
Un assureur suspend sa participation dans un projet de 420 millions d’euros près de Lyon.
2 administrateurs réclamèrent les justificatifs de prestations correspondant aux millions versés aux sociétés liées à Inès.
Elle démissionna 4 jours plus tard.
Laurent se présenta un dimanche matin dans la maison de Claire à Neuilly-sur-Seine.
Il possédait encore des affaires sur place, mais en entrant dans la bibliothèque, il ressemblait déjà à un visiteur.
— Tu prends plaisir à tout ça.
Claire ferma son livre.
— Non.
— Arrête de jouer la victime parfaite.
— Une victime parfaite n’existe pas, Laurent. Mais une femme giflée devant 180 personnes pendant que son mari protège sa maîtresse, ça existe.
Il détourna les yeux.
— Inès a perdu le contrôle.
— Pour quelle partie dois-je lui trouver une excuse ? La liaison ? La gifle ? L’insulte envers mes fils ? Ou l’annonce de sa grossesse pendant notre anniversaire ?
— Elle porte mon enfant.
Claire se leva lentement.
— Pourquoi cette phrase semble-t-elle tout excuser à tes yeux ?
— Parce que c’est mon fils.
Encore ce mot.
Fils.
Comme si Antoine n’avait jamais conduit Laurent aux urgences après un malaise.
Comme si Mathieu ne lui avait jamais obtenu son premier grand entretien télévisé.
Comme si Lucas n’avait pas mobilisé ses ingénieurs gratuitement pendant une crise sur un chantier.
Laurent avait reçu leur loyauté pendant 11 ans.
Maintenant, il réduisait la famille à une question de sang.
Claire sentit quelque chose se fermer définitivement en elle.
— Alors va construire ta vie avec ton fils.
— Ce n’est pas aussi simple.
— Si. Ça l’est devenu le soir où tu m’as regardée avec la marque de sa main sur le visage et où tu lui as demandé si elle allait bien.
Il reste immobile.
Puis son regard parcourut la bibliothèque.
— Cette maison devra être partagée.
Claire secoua la tête.
— Non.
— Nous sommes mariés depuis 11 ans.
— Sous le régime de la séparation de biens. Et cette maison appartient depuis 17 ans à une SCI familiale dans laquelle tu n’as aucune part.
Son visage changea.
— J’ai financé les travaux.
— Ta société les a facturés. La SCI les a payés.
Il la fixa comme s’il découvrait soudain une version de leur vie dont il n’avait jamais appris les règles.
En réalité, Laurent avait surtout oublié tout ce qui existait avant lui.
La maison.
L’argent de Claire.
Ses relations professionnelles.
Ses fils.
Son histoire.
3 semaines plus tard, l’audit préliminaire confirma une partie des soupçons.
Une société de conseil appartenait indirectement à Inès.
Une deuxième était contrôlée par l’un de ses proches.
La troisième avait effectué plusieurs virements insuffisamment documentés vers un compte utilisé par Laurent.
Environ 2 300 000 € nécessitaient des explications sérieuses.
Certaines prestations existaient réellement.
D’autres étaient presque impossibles à justifier.
Lorsque Maître Marchal exposa les résultats, Claire ne ressentit aucune satisfaction.
Elle pensa aux 1 200 salariés de Delmas Développement.
Aux conducteurs de travaux.
Aux comptables.
Aux assistantes.
Aux jeunes ingénieurs qui venaient de signer des emprunts immobiliers.
Le soir même, elle réunit ses fils.
— Je veux que Laurent assume. Mais je refuse que 1 200 personnes paient pour lui.
Lucas se pencha sur les documents.
— Alors il faut sauver l’entreprise sans le sauver lui.
Antoine comprit immédiatement.
Une direction indépendante.
Une recapitalisation.
L’abandon des projets les plus risqués.
Des garanties apportées par de nouveaux investisseurs.
Et surtout, la séparation entre la société et l’homme qui s’était convaincu qu’elle était son prolongement personnel.
Le conseil suspendit Laurent de ses fonctions exécutives pendant l’audit.
Il appela Claire.
— Tes fils m’ont volé mon entreprise !
— Les 7 personnes qui ont voté ta suspension sont administrateurs.
— Ils ont manipulé tout le monde.
— Non. Ils ont seulement cessé de te protéger.
Il raccrocha.
Quelques jours plus tard, un autre appel arriva.
Cette fois, c’était Inès.
Sa voix ne ressemblait plus à celle de la femme en robe rouge.
— Madame Delmas… il faut qu’on parle.
— Non.
— S’il vous plaît.
Claire resta silencieuse.
Inès inspira difficilement.
— Laurent croit que vos fils me font suivre.
— Ils ne le font pas.
— Quelqu’un sait pour Thomas.
Le silence changea de nature.
— Nous savons que vous l’avez embrassé dans le parking.
Inès se mit à pleurer.
Pas les larmes théâtrales d’une personne prise en faute.
Des sanglots désordonnés, presque suffocants.
— Vous ne comprenez pas.
Claire ferma les yeux.
Cette phrase aussi revenait souvent.
Peu à peu, la vérité sortit.
Thomas avait été le compagnon d’Inès pendant presque 4 ans.
Officiellement, leur relation s’était terminée avant qu’elle commence à fréquenter Laurent.
Officieusement, ils avaient continué à se voir.
Pas régulièrement.
Pas clairement.
Mais assez pour qu’une question devenue terrifiante reste sans réponse.
— Thomas pense que le bébé peut être de lui ? demanda Claire.
Long silence.
— Oui.
— Laurent le sait ?
— Non.
Claire s’assit.
— Vous avez fait un test de paternité ?
— Pas encore.
— Alors vous ignorez qui est le père.
— Les dates…
— Les dates ne sont pas une preuve.
Inès recommença à pleurer.
— Laurent m’a promis qu’après la naissance, il divorcerait et m’épouserait. Il disait que cet enfant changerait tout.
— Et s’il n’est pas de lui ?
Un murmure arriva au téléphone.
— Il me quittera.
Claire regarda longtemps par la fenêtre.
Quelques semaines plus tôt, elle aurait peut-être savouré cette peur.
Maintenant, elle ne voyait qu’une femme ayant construit un mensonge trop lourd pour elle.
Cela ne supprimait pas la cruauté.
Cela ne supprimait pas la gifle.