— J’ai déjà été ici.

Auguste hocha la tête.

— Vous aviez six ans.

Elle porta une main à sa tempe.

Des images apparurent.

Une balançoire.

Un chien.

Une femme qui riait.

Un homme qui la portait sur ses épaules.

Puis un cri.

Une porte claquée.

Elle chancela.

Auguste la rattrapa.

— Doucement.

— Je me souviens.

Ils entrèrent dans la grange.

Éléonore compta les dalles.

Une.

Deux.

Trois.

Elle s’agenouilla.

La troisième dalle bougea.

Sous la pierre se trouvait une boîte en fer.

À l’intérieur : des contrats, des relevés bancaires, des photographies et un carnet noir.

Auguste prit le carnet.

Son visage devint grave.

— Voilà.

— Quoi ?

— La raison pour laquelle ils vous ont fait disparaître.

Éléonore ouvrit le carnet.

Chaque page contenait des dates, des montants, des signatures.

Son père avait découvert que son frère, Victor Delmas, détournait depuis des années l’argent de l’entreprise familiale.

Mais il y avait pire.

Victor avait organisé la vente secrète de plusieurs propriétés.

Et il avait utilisé la signature d’Éléonore, alors qu’elle n’avait que dix-sept ans.

— Ils avaient besoin que je disparaisse, murmura-t-elle.

— Oui.

Auguste acquiesça.

— Parce que votre père avait transféré légalement une partie de ses biens à votre nom.

Éléonore regarda les documents.

— Combien ?

— Assez pour rendre votre famille furieuse.

Elle eut un rire sans joie.

— Alors ils m’ont pris mon nom.

— Et ils ont essayé de vous faire passer pour instable.

Elle leva les yeux.

— Qui ?

Auguste ne répondit pas.

Il posa simplement une dernière photographie devant elle.

On y voyait Victor Delmas avec un homme qu’Éléonore reconnut immédiatement.

Le patron du bar.

Celui qui l’avait laissée dehors sous la pluie.

Elle pâlit.

— Il me cherchait.

— Oui.

— Pourquoi ?

Auguste soupira.

— Parce qu’ils ont appris hier que vous étiez arrivée à Saint-Roch.

Éléonore regarda la porte de la grange.

Pour la première fois, elle comprit que le village n’avait pas seulement été indifférent à son arrivée.

Quelqu’un l’y avait attendue.

Le soir même, la police arriva.

Auguste avait déjà transmis les documents à un avocat et aux autorités.

L’enquête révéla progressivement des falsifications, des détournements financiers et des pressions exercées sur plusieurs personnes.

Victor Delmas fut placé sous contrôle judiciaire.

D’autres membres de la famille furent entendus.

Et Éléonore récupéra officiellement son identité.

Mais elle refusa de retourner vivre dans le monde qu’on lui avait volé.

Elle resta à Saint-Roch-des-Brumes.

Elle transforma la vieille ferme.

Elle répara les volets.

Nettoya les murs.

Remit le jardin en état.

Puis elle ouvrit une petite maison d’accueil pour les femmes qui, comme elle, arrivaient quelque part sans argent, sans téléphone et parfois même sans savoir quel nom elles avaient encore le droit de porter.

Auguste vint souvent l’aider.

Même le patron du bar finit par lui apporter du pain sans rien demander en échange.

Un matin de printemps, Éléonore passa devant la gare.

Le même quai.

Le même bâtiment.

Mais cette fois, elle n’était pas seule.

Une jeune femme venait de descendre d’un train avec un petit sac.

Elle semblait perdue.

Éléonore s’approcha.

— Vous cherchez quelqu’un ?

La jeune femme secoua la tête.

— Non.

— Un endroit où dormir ?

La jeune femme hésita.

— Oui.

Éléonore sourit.

— Alors venez.

Elle prit son sac.

Avant de partir, elle regarda une dernière fois les rails.

Elle pensa à la nuit où elle était arrivée sans nom.

Elle pensa au contrôleur.

À la mairie.

Au bar.

À l’homme qui avait voulu profiter de sa faiblesse.

Et elle pensa à la petite fleur bleue cousue sur son sac.

Elle avait longtemps cru qu’elle représentait la pauvreté.

Elle comprit enfin qu’elle représentait autre chose.

Quelqu’un, autrefois, avait voulu réparer quelque chose.

Et parfois, une vie entière commence avec quelqu’un qui décide simplement de ne pas vous laisser tomber.

Éléonore poussa la porte de la maison d’accueil.

Au-dessus de l’entrée, elle avait fait graver une phrase.

« Ici, personne ne perd son nom parce qu’il a perdu tout le reste. »

Puis elle regarda la jeune femme derrière elle.

— Entrez.

Et pour la première fois depuis très longtemps, Éléonore ne se demanda plus où était sa place.

Elle l’avait construite elle-même.