C’était de la stupeur.

Il se tourna vers Victoria.

Victoria secoua aussitôt la tête.

Daniel dit quelque chose.

Elle secoua de nouveau la tête.

Puis Emma ajouta quelque chose.

Soudain, Victoria fit un pas en avant.

Daniel s’interposa entre elles.

La dispute éclata avec une violence redoublée.

« Qu’est-ce qu’Emma m’a dit ? » demanda doucement Daniel, les yeux rivés sur l’écran.

Victoria ne répondit pas.

Il se tourna vers elle.

« Qu’est-ce qu’elle a dit ? »

« Daniel… »

« Qu’est-ce que notre fille m’a dit dans cette cuisine ? »

La panique envahit les yeux de Victoria.

« Tu sors complètement les choses de leur contexte. »

« Alors explique-moi ce contexte. »

Elle détourna le regard.

Daniel se tourna de nouveau vers l’enregistrement et déplaça le curseur pour avancer dans la vidéo.

« NON ! » hurla soudain Victoria.

Daniel s’arrêta.

Sa réaction venait de lui révéler tout ce qu’il avait besoin de savoir.

Il y avait autre chose sur cet enregistrement.

Quelque chose qu’elle voulait désespérément l’empêcher de voir.

Daniel fixa sa femme, puis appuya lentement sur Lecture.

Victoria se précipita vers l’ordinateur portable.

« ÉTEINS ÇA ! »

Mais Daniel éloigna l’appareil de sa portée.

Sur l’écran, Emma désigna le couloir et prononça encore quelques mots.

Daniel regarda son propre visage devenir blanc comme un linge sur l’enregistrement.

Puis il entendit Victoria murmurer derrière lui :

« Si tu regardes la suite, notre famille sera détruite. »

PARTIE 2

Le doigt de Daniel resta suspendu au-dessus de la touche Lecture.

Derrière lui, la respiration de Victoria s’était faite courte, saccadée, comme celle de quelqu’un qui retient une chute.

Il appuya.

Victoria se jeta sur l’ordinateur. Daniel pivota le buste, protégeant l’écran de son corps, et de son autre main il repoussa le poignet de sa femme. Un geste sec. Définitif. Pour la première fois en deux ans et demi de mariage, il venait de la repousser physiquement, et tous les deux le sentirent passer comme une déchirure.

Sur l’écran, l’enregistrement continuait.

Emma, dans les bras du Daniel d’il y a trois semaines, pointait toujours Victoria du doigt. Sa bouche formait des mots que le micro étouffé de la caméra ne restituait pas. Le Daniel du passé s’était relevé lentement. Le Daniel du présent rembobina de dix secondes, puis encore de dix secondes, et regarda les lèvres de sa fille.

Il savait lire sur les lèvres. Il l’avait appris sans le vouloir, à force de regarder sa fille grandir dans une maison où l’on parlait de moins en moins fort.

« C’est elle… qui a tué… maman. »

Le sang quitta son visage.

« Elle me l’a dit… Elle a dit… qu’elle avait fait croire… à un accident. »

Et puis, la dernière phrase, celle qui fit trembler les mains de Daniel sur le clavier :

« Et elle a dit que si je te le disais… tu ne me croirais pas. Comme la dernière fois. »

Daniel mit la vidéo sur pause. Dans la cuisine silencieuse, on n’entendait plus que le ronronnement du réfrigérateur et la respiration heurtée de Victoria.

Il se souvenait, maintenant. Il s’était souvenu d’un coup, comme on reçoit une porte en plein visage. Il était là, ce jour-là. Il avait entendu ces mots de la bouche même de sa fille, dans cette cuisine, il y a trois semaines. Et le soir même, dans leur chambre, Victoria avait pleuré.

Elle avait pleuré longtemps, la tête contre son épaule, en lui disant qu’Emma traversait une crise terrible, que le deuil de sa mère la rongeait de l’intérieur, qu’elle inventait des horreurs pour attirer l’attention, qu’une adolescente en pleine tempête pouvait dire n’importe quoi.

« Elle a besoin d’un psychiatre, Daniel, pas d’un père qui prend le parti d’une gamine en crise contre sa propre femme. »

Et lui, épuisé, lâche, désireux de paix à tout prix, il avait laissé le souvenir se brouiller. Il s’était raconté qu’au milieu des cris, il avait mal entendu. Qu’Emma, hystérique, avait dit quelque chose de confus. Il avait choisi la version qui lui permettait de dormir.

Il revoyait cette soirée avec une netteté obscène. Victoria assise au bord de leur lit, les yeux rougis, lui tenant les mains comme une naufragée. « Elle m’a dit des choses horribles, Daniel. Elle a dit que j’avais tué sa mère. Tu te rends compte ? Moi, qui l’ai élevée comme ma propre fille… » Et lui, assis à côté d’elle, épuisé par les cris de l’après-midi, qui hochait la tête. « Elle est en pleine crise d’adolescence, avait murmuré Victoria. Le deuil, les hormones… Elle a besoin d’aide, pas d’un père qui la croit sur parole contre sa propre femme. Promets-moi que tu ne la croiras pas. Promets-moi que nous resterons unis. »

Il avait promis.

De l’autre côté du palier, derrière la porte fermée de sa chambre, Emma écoutait de la musique trop fort. Daniel s’en souvenait aussi, maintenant : il s’était arrêté devant cette porte, la main levée, puis il était reparti. Il avait choisi la facilité. Il avait choisi le lit conjugal plutôt que la porte de sa fille.

Le souvenir lui donna la nausée.

Il se tourna vers Victoria.

« Tu as dit à ma fille que tu avais tué sa mère. »

Ce n’était pas une question.

Le visage de Victoria se recomposa en une fraction de seconde. Les larmes, la panique : tout disparut, remplacé par quelque chose de froid et d’aiguisé que Daniel n’avait jamais vu chez elle. Ou qu’il n’avait jamais voulu voir.

« Tu es en train de détruire notre famille sur la foi des divagations d’une adolescente perturbée », dit-elle d’une voix blanche. « Une gamine qui vient de perdre sa mère il y a quatre ans et qui n’a jamais accepté que je prenne sa place. »

« Elle n’a rien perdu d’autre que sa mère. C’est toi qui as décidé de prendre une place. »