« Papa. » Emma posa sa main sur la sienne. « Qu’est-ce qu’on fait ? »

Daniel regarda sa fille — seize ans, et déjà le regard de quelqu’un qui a trop vu — et pour la première fois depuis la mort de Claire, il se sentit pleinement père. Pas l’homme fatigué qui choisissait la paix. Un père.

« On ne l’affronte pas », dit-il. « Pas encore. On fait les choses dans l’ordre. Et on ne lui laisse aucune issue. »

À l’aube, il appela Maître Rousseau, un ami de vingt ans, avocat. À neuf heures, ils étaient tous les trois — Daniel, Emma et l’avocat — dans le bureau de la lieutenante Fabre, à la gendarmerie. Le téléphone, le carnet bleu, la vidéo de la cuisine : tout fut versé au dossier.

La lieutenante écouta le mémo vocal deux fois, le visage fermé. Puis elle se tourna vers Emma, et sa voix changea du tout au tout — plus douce, presque maternelle.

« Emma, ce que tu as fait en gardant ce téléphone, c’était très courageux. Et ce que tu fais aujourd’hui, en nous le confiant, c’est encore plus courageux. J’ai quelques questions à te poser, d’accord ? Prends ton temps. »

Elle posa ses questions avec une délicatesse qui serra le cœur de Daniel : depuis quand Emma avait-elle le téléphone, où l’avait-elle caché, ce que Victoria lui avait dit exactement cet après-midi-là dans la cuisine. Emma répondit sans détour, les mains serrées autour du carnet bleu. Quand elle décrivit la main de Victoria dans ses cheveux, la lieutenante nota chaque mot sans ciller, mais Daniel vit sa mâchoire se contracter.

Maître Rousseau, lui, expliquait la procédure d’une voix basse : la réouverture du dossier, la contre-expertise, l’audition de Victoria — « si les éléments tiennent, et ils tiennent, ce sera une mise en examen ». Daniel écoutait et regardait sa fille répondre aux questions de la gendarme avec un calme qui lui faisait mal. À seize ans, elle faisait preuve d’une dignité que lui, à quarante-quatre ans, avait mis des semaines à trouver.

En sortant de la gendarmerie, Emma s’arrêta sur le perron et respira profondément, comme quelqu’un qui remonte à la surface.

« Ça va ? » demanda Daniel.

« Je ne sais pas », dit-elle honnêtement. « Mais au moins, maintenant, quelqu’un d’autre que moi sait. »

Puis elle décrocha son téléphone et demanda que l’on ressorte le dossier de l’accident de Claire, quatre ans plus tôt.

« La durite de frein a été conservée ? » demanda-t-elle.

Daniel ne le savait pas. Maître Rousseau, lui, sourit pour la première fois de la matinée.

« Les pièces à conviction d’un dossier classé sans suite sont conservées dix ans », dit-il. « On va demander une contre-expertise. »

En rentrant à midi, Daniel trouva Victoria dans le jardin, un sécateur à la main, taillant les rosiers avec une application suspecte. Elle le regarda arriver, et il lut dans ses yeux la question qu’elle n’osait pas poser.

Alors il joua la comédie de sa vie.

« J’ai effacé la sauvegarde », dit-il en s’asseyant lourdement sur le banc du jardin. « La vidéo aussi. »

Victoria s’immobilisa.

« Emma va voir un psychologue », poursuivit-il d’une voix lasse. « Le docteur Perrot, à partir de la semaine prochaine. J’ai eu tort de la croire sur parole. Tu avais raison : elle est en pleine crise. Je veux qu’on retrouve la paix, Victoria. Cette famille ne survivra pas à une guerre. »

Il vit le soulagement inonder le visage de sa femme comme une marée. Elle posa le sécateur, vint s’asseoir près de lui, prit sa main. Sa main était chaude. Sèche. Parfaitement calme.

« Tu as pris la bonne décision, mon amour », murmura-t-elle.

Cet après-midi-là, depuis le couloir, Daniel l’entendit téléphoner dans le jardin. Elle croyait être hors de portée. Elle se trompait.

« Il a tout effacé », disait-elle à voix basse, avec un petit rire. « Oui, tout. Cette gamine ne prouvera jamais rien. Non, ne t’inquiète pas… Demain, je passe te voir et on en parle. »

Daniel resta immobile dans le couloir, le dos contre le mur. Chaque mot était un clou de plus. Il ne bougea que lorsqu’elle raccrocha.

Le soir tomba sur la maison comme un couvercle.

Au dîner, Victoria fut charmante. Elle parla des rosiers, d’un voyage à envisager pour l’été, du psychologue d’Emma — « un très bon spécialiste, tu verras ». Emma ne toucha presque pas à son assiette. Daniel, lui, regardait sa femme rire et se demandait comment il avait pu vivre deux ans et demi à côté de ce visage sans jamais le voir vraiment.

Après le dîner, dans le salon, il posa sa tasse et dit calmement :

« La gendarmerie rouvre le dossier de l’accident de Claire. »

Le sourire de Victoria se figea.

« Ils viendront demain matin. Avec une commission rogatoire. Ils veulent la voiture — enfin, ce qu’il en reste — et ils vont réexaminer la durite de frein. »

Victoria se leva lentement.

« Tu as toujours été un lâche, Daniel », dit-elle d’une voix qui n’était plus charmante du tout. « Claire le disait aussi, tu sais. Ma pauvre Claire. Elle me confiait tout. Tes doutes, tes faiblesses… ta lâcheté. »

« Ne parle pas d’elle. »

« Pourquoi ? Parce que la vérité te fait mal ? » Elle fit un pas vers l’escalier, où Emma s’était immobilisée, une main sur la rampe. « Dis-lui, Emma. Dis-lui pourquoi tu as gardé ce téléphone caché pendant quatre ans. Dis-lui ce que tu as fait pendant que ta mère pourrissait sous terre. »

Emma descendit deux marches. Son visage était blanc, mais sa voix, quand elle parla, fut d’une clarté qui coupa le souffle à Daniel.