Elle le regarda droit dans les yeux, et pour la première fois depuis des semaines, il y eut autre chose que du reproche dans son regard. Il y eut une supplication.
« Quand tu l’entendras, tu ne pourras plus faire semblant de ne pas savoir. Alors réfléchis bien : est-ce que tu veux vraiment l’entendre ? »
Daniel serra le téléphone dans sa main. Le plastique fendu lui mordait la paume.
« Oui », dit-il. « Je veux l’entendre. »
PARTIE 3
Le chargeur mit trois heures à ranimer le téléphone.
Trois heures pendant lesquelles Daniel et Emma restèrent assis côte à côte dans la cuisine, sans parler, à regarder le voyant rouge clignoter sur le plan de travail. Victoria était montée se coucher — ou faisait semblant. De temps en temps, on entendait un craquement à l’étage. Personne ne dormait vraiment dans cette maison, cette nuit-là.
À deux heures dix-sept du matin, l’écran s’alluma.
Emma prit le téléphone d’une main qui tremblait et fit défiler les mémos vocaux. Il n’y en avait qu’un seul qui comptait. La date s’afficha : la veille de la mort de Claire.
Elle appuya sur Lecture.
D’abord, un silence. Puis un souffle. Et puis la voix de Claire — cette voix que Daniel n’avait pas entendue depuis quatre ans et qui le frappa en plein cœur comme si elle venait de la pièce d’à côté.
« S’il m’arrive quelque chose… si vous écoutez ceci… »
Un bruit de fond, une voiture qui passait dans la rue. Claire parlait bas, vite, comme quelqu’un qui a peur d’être entendue.
« Victoria est venue ce soir. Elle sait que j’ai trouvé les relevés. Je lui ai dit que je savais pour l’argent, pour les virements. Elle a ri, d’abord. Et puis elle n’a plus ri. Elle m’a dit que si je parlais à Daniel, elle s’en prendrait à Emma. Elle a dit… elle a dit qu’elle savait comment faire croire à un accident. »
Un sanglot étouffé.
« J’ai peur. Je vais tout dire à Daniel demain. Quoi qu’il arrive. Emma, mon cœur, si tu entends ça un jour, sache que je… »
Le message s’interrompit net.
Dans la cuisine, le silence retomba comme une chape de plomb. Emma pleurait sans bruit, les épaules secouées. Daniel, lui, ne pleurait pas. Quelque chose en lui s’était figé, pétrifié, comme si son corps refusait de comprendre ce que son esprit venait d’entendre.
« Les relevés », murmura-t-il enfin. « L’argent. De quoi elle parlait ? »
Emma s’essuya les joues du revers de la main — le même geste que sur la vidéo, trois semaines plus tôt, et Daniel sentit son cœur se fendre.
« Maman tenait un journal », dit-elle. « Dans le carton du grenier. Sous les albums photo. Elle y notait tout. »
Ils montèrent au grenier à trois heures du matin, à la lueur d’une lampe de poche, comme deux cambrioleurs dans leur propre maison. Le carton était là, éventré par quatre années de poussière. Sur le dessus, les albums photo — Daniel en ouvrit un au hasard et son souffle se coupa : Claire et Victoria, bras dessus bras dessous, riant aux éclats lors d’un barbecue d’été. « Tata Victoria », comme l’appelait Emma à l’époque. La meilleure amie de sa femme. Celle qui avait proposé de « donner un coup de main pour la compta », celle qui était venue s’installer « temporairement » pour aider après l’enterrement, celle qui n’était jamais repartie.
Il referma l’album avec un haut-le-cœur et plongea la main plus profond.
Sous les albums, un carnet à la couverture bleue, l’écriture fine et penchée de Claire.
Daniel lut à la lueur de la lampe, Emma serrée contre son épaule.
Les premières pages parlaient d’argent. Victoria s’occupait de la comptabilité de la petite entreprise de rénovation de Daniel — c’était elle qui avait proposé, « pour aider », avec son expérience de comptable. Mois après mois, Claire avait noté des écarts : quatre mille euros ici, deux mille cinq cents là. Des virements vers un compte que Daniel ne connaissait pas. Au total, sur deux ans : près de trente-huit mille euros.
« Elle vole ton entreprise depuis deux ans », murmura Emma. « Maman l’a découvert en rangeant tes papiers. »
La dernière page était datée de la veille de l’accident. L’écriture, d’habitude si soignée, y était nerveuse, penchée davantage :
« Je lui ai dit ce soir que je savais. Elle a ri. Puis elle n’a plus ri. Elle m’a menacée. Elle a parlé d’Emma. J’ai peur mais je ne me tairai pas. Demain, je dis tout à Daniel. Quoi qu’il en coûte. »
Daniel referma le carnet. Ses mains tremblaient si fort qu’Emma dut l’aider à le tenir.
Et soudain, tout remonta. Le virage sur la départementale, sous la pluie. La voiture de Claire encastrée dans le platane. L’expert en assurance qui avait parlé d’une durite de frein « curieusement sectionnée » avant de conclure, prudemment, à l’aquaplaning. Et puis les murmures, dans les mois qui avaient suivi. Les voisins qui baissaient la voix quand Daniel passait. Sa propre belle-sœur qui lui avait dit un jour, avec une pitié qui l’avait écœuré : « Tu sais, Daniel… Claire buvait un peu, en cachette. Il faut l’accepter. »
L’autopsie n’avait relevé aucune trace d’alcool. Zéro. Daniel l’avait lue, cette autopsie, et il avait quand même laissé le doute s’installer, parce que le doute était plus facile à porter que la vérité.
« C’est elle qui a raconté ça », dit-il d’une voix rauque. « Pour l’alcool. C’est Victoria qui l’a raconté aux voisins. »
Emma hocha la tête. Elle le savait. Elle avait tout su, depuis quatre ans, et elle avait tout porté seule.
« Deux jours avant l’accident », dit-elle doucement, « Victoria a emprunté la voiture de maman. Pour m’emmener chez le dentiste, elle a dit. »
Daniel ferma les yeux. L’accès. Le mobile. La menace enregistrée. Le journal. Tout s’emboîtait avec une précision terrifiante.