RRRIP !

Le bruit des pages déchirées m’a glacé le sang.

« ARRÊTE ! C’EST MON TRAVAIL ! »

Camille a souri avec mépris.

« Ton travail ? Tu crois vraiment qu’une fille comme toi mérite d’être première de la classe ? »

Derrière elle, Léa a saisi un deuxième cahier.

« ICI, C’EST NOUS QUI COMMANDONS ! »

Les feuilles ont volé autour de moi.

J’avais passé des mois à remplir ces cahiers d’équations, de démonstrations et de corrections. Chaque page représentait des heures de travail.

Et elles étaient en train de tout détruire.

Quand Camille a essayé de m’arracher mon dernier cahier, quelque chose en moi a cédé.

Je me suis redressée et je lui ai rendu une gifle.

« VOUS NE ME FEREZ PLUS PEUR ! »

Camille a reculé, stupéfaite.

Pendant un instant, elle a perdu son sourire.

Puis ses yeux sont tombés sur une page encore intacte.

Son expression a brusquement changé.

Elle s’est précipitée pour la déchirer.

C’est à cet instant que j’ai compris qu’elle ne cherchait pas seulement à m’humilier.

Elle voulait faire disparaître quelque chose.

Et ce quelque chose se trouvait dans mon cahier de mathématiques.

Je m’appelle Amara Brooks.

J’ai quinze ans et j’étudie dans un prestigieux lycée privé de Paris.

Je suis afro-américaine, avec une peau brun foncé, des cheveux afro naturels, des lunettes épaisses et quelques taches de rousseur sur les joues.

Je porte généralement un blazer bleu marine, une jupe plissée assortie et des baskets blanches un peu usées.

Dans cet établissement où certains élèves arrivent chaque matin dans des voitures luxueuses, mes chaussures suffisent parfois à me distinguer.

Ma mère travaille énormément pour m’offrir cette scolarité.

Quant à moi, j’ai obtenu une bourse grâce à mes résultats.

Depuis mon arrivée, les mathématiques sont devenues mon refuge.

Quand les autres élèves parlaient de fêtes, de vêtements ou de vacances, je préférais résoudre des problèmes difficiles.

Les équations ne se moquaient jamais de mon apparence.

Elles ne demandaient pas combien gagnaient mes parents.

Une réponse était juste ou fausse.

Et cette simplicité me rassurait.

Malheureusement, mes excellents résultats ont attiré l’attention de Camille.

Camille avait seize ans. Elle était blonde, élégante et extrêmement populaire.

Depuis plusieurs années, elle dominait les classements scolaires et remportait presque toutes les compétitions auxquelles elle participait.

Son père faisait partie des généreux donateurs de l’établissement.

Son nom apparaissait régulièrement dans les brochures du lycée.

Camille se comportait donc comme si sa réussite était un privilège familial.

Lorsque je suis arrivée dans sa classe, elle m’a d’abord ignorée.

Puis notre professeur a annoncé les résultats du premier grand contrôle.

J’avais obtenu 19,5 sur 20.

Camille avait obtenu 17.

Elle n’a pas supporté cette différence.

Le lendemain, elle m’a arrêtée dans le couloir.

« Profite bien de ta petite victoire, Amara. Elle ne durera pas. »

J’aurais dû comprendre que ce n’était pas une simple remarque.

C’était un avertissement.

Deux mois plus tard, notre lycée a organisé un concours de mathématiques destiné à sélectionner un élève pour une prestigieuse rencontre académique nationale.

Le gagnant devait recevoir une recommandation officielle et représenter l’établissement devant plusieurs universités partenaires.

Je rêvais de cette occasion.

Camille aussi.

Pendant trois semaines, j’ai étudié tous les soirs.

J’ai résolu des exercices supplémentaires, travaillé sur des démonstrations complexes et demandé conseil à notre professeur, Monsieur Laurent.

Le jour du concours, j’étais nerveuse, mais prête.

Certaines questions étaient difficiles.

L’une d’elles portait sur une démonstration géométrique particulièrement inhabituelle.

J’avais pourtant reconnu le raisonnement nécessaire parce que j’avais étudié un exercice similaire dans un vieux recueil.

J’ai terminé mon devoir quelques minutes avant la fin.

En sortant, Camille m’attendait près de la porte.

« Alors ? Tu crois avoir réussi ? »

« Je pense m’en être bien sortie. »

Elle a ri.

« Tu verras. »

Une semaine plus tard, les résultats ont été affichés.

Camille était première.

J’étais deuxième.

Seulement deux points nous séparaient.

J’étais déçue, évidemment.

Mais j’ai félicité Camille.

Elle m’a regardée avec un sourire étrange.

« Tu vois, Amara ? Certaines personnes sont simplement faites pour gagner. »

Je n’ai pas répondu.

Je croyais alors que l’histoire était terminée.

Mais quelques jours plus tard, Monsieur Laurent nous a rendu nos copies.

En examinant la mienne, j’ai remarqué une annotation surprenante.

Sur la question de géométrie, j’avais obtenu beaucoup moins de points que prévu.

Le professeur avait écrit :

« Méthode insuffisamment justifiée. »

J’ai relu mon raisonnement.

Puis une deuxième fois.

Je ne comprenais pas.

Ma démonstration comportait toutes les étapes demandées.

J’ai donc demandé à Monsieur Laurent s’il pouvait vérifier ma correction.

Il a accepté.

« Apporte-moi tes notes de préparation demain, Amara. Nous regarderons cela ensemble. »

Ce soir-là, j’ai repris mes cahiers.

En comparant mes exercices préparatoires avec la copie corrigée, j’ai découvert un autre détail troublant.

La solution que Camille avait présentée publiquement lors de la cérémonie de remise des prix ressemblait presque mot pour mot à l’une de mes démonstrations.

Même une notation personnelle que j’utilisais depuis des semaines apparaissait dans son raisonnement.

Une simple coïncidence était possible.

Mais cette notation était inhabituelle.

Et je n’avais jamais montré cette page à Camille.

Du moins, c’est ce que je croyais.

Le lendemain, j’ai demandé à Léa si elle avait vu quelqu’un consulter mes cahiers avant le concours.

Elle a immédiatement baissé les yeux.

« Pourquoi tu me demandes ça ? »

« Parce qu’une solution que j’ai écrite apparaît dans le travail de Camille. »

Léa a pâli.

« Tu devrais laisser tomber. »

« Pourquoi ? »

« Parce que Camille déteste qu’on remette ses résultats en question. »

Puis elle est partie sans ajouter un mot.

Sa réaction m’a troublée.

J’ai décidé de continuer mes vérifications.

Sur mon ordinateur, j’ai retrouvé plusieurs photographies de mes cahiers prises pendant mes révisions.

Certaines avaient été envoyées à Monsieur Laurent pour lui poser des questions.

Les fichiers conservaient leur date d’enregistrement.

Ils pouvaient donc montrer que j’avais travaillé sur cette démonstration avant le concours.