L’intendant détourna les yeux.

« J’ai essayé. Dame Marguerite m’a accusé de négligence et menacé de me renvoyer. »

Je compris alors pourquoi il venait me trouver.

Il avait peur.

Mais il ne pouvait plus ignorer ce qui se passait.

Je lui promis de demander des explications.

Sans encore savoir jusqu’où cette décision nous conduirait.

Le lendemain, je tentai d’aborder le sujet avec Thibaut.

Nous étions seuls dans ses appartements.

Il examinait plusieurs messages apportés par des messagers.

« Il faut vérifier les réserves du grenier », lui dis-je.

Il leva les yeux.

« Pourquoi ? »

« Étienne a découvert des incohérences dans les registres. »

Thibaut fronça les sourcils.

« Ma mère gère les provisions depuis des années. »

« Justement. Personne d’autre ne sait exactement ce qui entre et ce qui sort. »

Il reposa son parchemin.

« Jeanne, tu sais combien les relations entre vous sont difficiles. »

Cette réponse me blessa.

« Je ne te parle pas de nos disputes. Je te parle des familles qui ont faim. »

Il soupira.

« Je vais examiner la question. »

Mais les jours passèrent.

Rien ne changea.

Marguerite continua de refuser toute distribution.

Et les habitants du village devinrent de plus en plus désespérés.

Une nuit, des cris retentirent près des portes.

Des familles réclamaient du pain.

Je regardai leurs silhouettes depuis une fenêtre.

Puis je me tournai vers Thibaut.

« Si nous possédons encore du grain, nous devons agir. »

Cette fois, il ne détourna pas les yeux.

« Demain, nous réunirons le conseil. »

C’est ainsi que nous nous retrouvâmes dans la grande salle.

J’avais apporté les registres.

Étienne se tenait près de la table avec ses clés.

Marguerite arriva dans une robe somptueuse, persuadée qu’elle pourrait faire taire tout le monde.

Je présentai les chiffres.

« Les quantités inscrites ne correspondent pas aux réserves déclarées après les récoltes. »

Elle ricana.

« Tu prétends maintenant comprendre la gestion d’un domaine ? »

« Je demande simplement que les comptes soient vérifiés. »

« Une fille de paysans qui prétend m’enseigner mon devoir ! »

Je ne reculai pas.

« Les villageois ont faim. »

Alors elle explosa.

Elle m’agrippa par les cheveux.

Il m’a giflé.

Me poussa contre la table.

Et renversa le blé devant tous les témoins.

Mais lorsque Thibaut intervint enfin, tout changea.

Il lui arracha son ordre et me confia les clés.

Pour la première fois, Marguerite ne pouvait plus décider seule de ce qui arriverait aux provisions.

Et sa peur était évidente.

« Vous n’avez pas le droit ! » cria-t-elle à son fils.

Thibaut reste immobile.

« Je suis le seigneur de ce domaine, mère. Vous avez administré les greniers avec mon accord. Je retire cet accord. »

Elle pâlit davantage.

« Tu préfères croire cette paysanne plutôt que ta propre mère ? »

Il regarda ma joue encore rouge.

« Je crois ce que je viens de voir. Et je veux comprendre ce que montrent ces registres. »

Je me tournai vers Étienne.

« Conduisez-nous au grenier. »

L’intendant acquiesça.

Nous quittâmes la salle du conseil.

Marguerite voulut nous suivre.

Thibaut lui demande de rester.

Elle protesta, mais personne ne lui obéit.

En traversant les couloirs, je sentais le poids des clés dans ma main.

Pendant si longtemps, Marguerite avait utilisé ces portes verrouillées pour rappeler à chacun qu’elle possédait le pouvoir.

À présent, elles allaient révéler ce qu’elle avait caché.

Le grenier se trouvait dans une aile épaisse du château.

De hautes portes de bois protégeaient les réserves.

Lorsque nous entrâmes, l’air sentait la poussière et le grain sec.

Étienne alluma une torche.

Nous avançâmes entre les sacs empilés.

La première pièce était presque vide.

La deuxième contenait quelques provisions.

Mais devant la troisième porte, Étienne s’arrêta.

« C’est ici que Dame Marguerite m’a interdit d’entrer. »

J’essayai une première clé.

Puis une deuxième.

La serrure céda finalement.

Nous ouvrîmes la porte.

Et je restai pétrifiée.

Des dizaines de sacs de blé étaient entassés contre les murs.

Bien davantage que ce que les registres officiels indiquaient.

Certains portaient encore les marques des dernières récoltes.

D’autres avaient été préparés pour le transport.

Je m’approchai d’un sac.

« Tout ce grain était ici depuis le début ? »

Étienne hocha lentement la tête.

« Il semblerait, madame. »

Thibaut regarda autour de lui.

« Pourquoi ma mère aurait-elle prétendu que les réserves étaient presque épuisées ? »

C’est alors que l’intendant aperçut une petite caisse près du mur.

Elle contenait plusieurs parchemins.

Il en déplia un.

Son expression changea.

« Monseigneur, regardez ceci. »

Il s’agissait de contrats de vente.

Des marchands de la région devaient venir récupérer plusieurs chargements de blé.

Le prix prévu était beaucoup plus élevé que celui auquel les réserves avaient été évaluées après les récoltes.

Thibaut parcourut les documents.

« Ma mère comptait vendre le grain pendant que nos villageois avaient faim ? »

Étienne répondit avec gravité :

« Et le paiement devait être remis à son représentant personnel. »

Je compris soudain.

Marguerite n’avait pas seulement refusé d’aider les pauvres.

Elle avait caché des réserves pour les vendre à un prix avantageux, en dehors de la comptabilité habituelle du domaine.

Mais ce n’était pas encore toute la vérité.

Dans le dernier registre, nous découvrîmes plusieurs versements associés à des achats de bijoux et de tissus précieux.

Certains paiements avaient été prélevés sur des sommes que Marguerite devait normalement consacrer à l’entretien des bâtiments.

D’autres provenaient de ventes de grain qui n’apparaissaient pas dans les comptes présentés au conseil.

Étienne vérifia minutieusement les inscriptions.

« Ces signatures ressemblent à celles de Dame Marguerite. »

Thibaut serra les poings.

« Elle utilisait les réserves du domaine pour financer ses dépenses personnelles. »

Je regardai les sacs entassés devant nous.

Je revoyais la femme affamée à la porte.

Son petit garçon.

Les villageois qui avaient attendu pendant des heures pour recevoir quelques morceaux de pain.

Et je pensai au blé caché derrière ces murs.