« Nous devons ouvrir les distributions immédiatement », dis-je.
Thibaut acquiesça.
« Étienne, faites préparer les quantités nécessaires pour les familles les plus démunies. Et prévenez les responsables des villages que nous établirons une distribution organisée. »
L’intendant s’inclina.
« À vos ordres, monseigneur. »
Puis Thibaut se tourna vers moi.
« Jeanne, je veux que vous supervisiez les réserves avec Étienne. »
Je baissai les yeux vers les clés.
« Nous ferons en sorte que personne ne soit oublié. »
Le soir même, Marguerite fut convoquée.
Lorsque les contrats furent posés devant elle, son arrogance disparut.
« Où avez-vous trouvé cela ? »
Thibaut répondit froidement :
« Dans le grenier que vous aviez fait verrouiller. »
Elle tenta d’abord de nier.
Puis elle prétendit avoir voulu protéger le domaine.
« Les réserves doivent être conservées pour les temps difficiles ! »
Je la regardai.
« Les temps difficiles sont déjà là. Les habitants ont faim. »
Elle se tourna vers son fils.
« Tu ne comprends pas ! La vente de ce grain aurait rapporté une fortune. Nous aurions pu renforcer notre position auprès des autres seigneurs ! »
Thibaut posa le dernier contrat sur la table.
« Et les dépenses inscrites à votre nom ? Étaient-elles également destinées à protéger le domaine ? »
Marguerite ne répondit pas.
Pour la première fois, elle semblait incapable de trouver une excuse.
Alors elle se mit à pleurer.
« J’ai consacré ma vie à cette famille ! »
Thibaut baissa la tête.
« Je le sais. Mais cela ne vous donnait pas le droit d’utiliser les provisions comme vous l’avez fait. »
Elle désigna Jeanne d’un geste tremblant.
« C’est elle qui t’a retourné contre moi ! »
Thibaut secoua la tête.
« Non, mère. Ce sont vos propres décisions. »
Puis il annonça qu’elle n’exercerait plus aucune autorité sur les réserves, les comptes ou les serviteurs chargés des distributions.
Les dépenses contestées seraient examinées avec les conseillers du domaine.
Et Marguerite devrait quitter ses fonctions de gestion.
Elle regarda son fils comme si elle ne le reconnaissait plus.
« Tu me retires tout ? »
« Je vous retire le pouvoir dont vous avez abusé. »
Ces mots mirent fin à des années de domination.
Le lendemain, les portes du grenier s’ouvrirent devant les villageois.
Étienne avait dressé une liste des familles les plus touchées.
Les distributions étaient organisées pour préserver les réserves tout en apportant une aide immédiate.
Je descendis dans la cour avec Thibaut.
Des hommes, des femmes et des enfants attendaient silencieusement.
Lorsque le premier sac fut ouvert, un murmure parcourut la foule.
Une vieille femme s’approcha de moi.
« Madame Jeanne, est-ce vrai ? Nous allons recevoir du pain ? »
Je lui pris doucement les mains.
« Nous avons retrouvé des réserves qui auraient dû servir à vous aider. Vous ne repartirez pas sans rien aujourd’hui. »
Elle se mit à pleurer.
Derrière elle, une petite fille souriait en serrant un morceau de pain encore chaud.
Cette image me bouleversa davantage que toutes les richesses du château.
Thibaut posa une main sur mon épaule.
« J’aurais dû vous écouter plus tôt », murmura-t-il.
Je levai les yeux vers lui.
« Oui. »
Il sembla surpris par ma franchise.
Je continuai :
« Tu m’as vue être humiliée pendant des mois. Tu as préféré éviter les disputes plutôt que de comprendre ce qui se passait. »
Il ne chercha pas à se défendre.
« Je sais. »
« Je ne veux plus jamais vivre ainsi. »
Thibaut hocha lentement la tête.
« Vous ne devriez pas avoir à le faire. »
Ce n’était pas une promesse magique qui effaçait le passé.
Mais pour la première fois, ses actes accompagnaient ses paroles.
Les semaines suivantes furent difficiles.
Les conseillers réorganisèrent les comptes.
Étienne reprit la tenue régulière des registres.
Je participai aux décisions concernant la conservation et la distribution du grain.
Thibaut ordonna également une vérification des prochaines récoltes afin que personne ne puisse à nouveau cacher des provisions sans être interrogé.
Marguerite demeura au château, mais elle avait perdu les responsabilités dont elle s’était servie pour imposer sa volonté.
Elle évitait désormais la grande salle du conseil.
Un matin, elle demanda à me voir.
Je la retrouvai dans une petite galerie éclairée par le soleil.
Elle portait toujours ses vêtements somptueux.
Mais son visage semblait fatigué.
« Jeanne », commença-t-elle, « je suppose que vous êtes satisfaite. »
Je restai silencieuse.
« Vous avez pris ma place auprès de mon fils. »
Je secouai la tête.
« Je n’ai jamais voulu prendre votre place. »
Elle eut un rire amer.
« Pourtant, vous avez maintenant les clés. »
Je regardai le trousseau suspendu à ma ceinture.
« Ces clés ne sont pas un trophée, madame. Elles représentent une responsabilité. »
Marguerite détourna les yeux.
Je poursuivis :
« Vous auriez pu aider ces familles. Vous aviez le pouvoir de le faire. Mais vous avez préféré leur fermer les portes. »
Pendant un long moment, elle ne dit rien.
Puis elle murmura :
« J’ai eu peur de perdre mon autorité. »
Je répondis doucement :
« Et à force de vouloir la conserver à tout prix, vous avez perdu la confiance de votre fils. »
Elle baissa la tête.
Je ne savais pas si elle éprouvait de véritables remords.
Je savais seulement que je n’étais plus obligée de me soumettre à sa colère.
Quelques mois plus tard, le domaine commençait à retrouver son équilibre.
Les premières semailles avaient été organisées.
Les habitants travaillaient à réparer leurs outils et leurs bâtiments.
Les réserves étaient surveillées avec davantage de rigueur.
Un après-midi, je revins dans la grande salle du conseil.
La même table de chêne se dressait au centre.
Les mêmes fenêtres gothiques laissaient entrer le soleil.
Mais quelque chose avait changé.
Autrefois, cette salle était le lieu où Marguerite m’avait humiliée.
Aujourd’hui, on m’y écoutait.
Étienne déposa un registre devant moi.