Chapitre 1 – L’orage

La pluie s’abattait sur la ville comme si le ciel voulait l’effacer. Il était presque huit heures du soir, et Valeria marchait depuis plus d’une heure avec son fils dans les bras — sans parapluie, sans manteau, et sans nulle part où aller.

Mateo n’avait que quatre mois. Il avait commencé à geindre le matin, et l’après-midi, sa fièvre était montée si haut que son petit visage brûlait sous la couverture blanche. Valeria le serrait contre sa poitrine et lui murmurait sans cesse les mêmes mots :

« Tiens bon, mon amour. Maman est là. Maman va trouver une solution. »

Mais la vérité, c’est qu’elle n’avait plus aucune solution.

Cet après-midi-là, le propriétaire de la chambre qu’elle louait en banlieue avait jeté ses quelques affaires à la rue. Deux mois de loyer en retard. Il s’était moqué des larmes, du bébé, et de sa promesse de payer vendredi. « Ici, ce n’est pas une œuvre de charité, ma petite », avait-il dit avant de lui claquer la porte au nez.

À la clinique du quartier, on lui avait dit que le pédiatre ne viendrait que le lendemain. À la pharmacie, le médicament coûtait plus que ce qu’elle avait dans son porte-monnaie : quelques pièces et un billet froissé.

Personne en la voyant à cet instant n’aurait imaginé que, trois ans plus tôt, Valeria vivait dans un manoir avec des jardins, un chauffeur et une chambre plus grande que toute la pièce qu’elle venait de perdre.

Car Valeria n’était pas Valeria Castillo, comme l’indiquait son badge de caissière de supermarché. Son nom complet était Valeria Ríos Castillo, fille unique d’Alejandro Ríos — l’homme qui avait bâti à partir de rien le plus grand empire hôtelier du pays.

Mais elle avait renoncé à tout cela.

Trois ans plus tôt, elle était tombée amoureuse de Daniel, un garçon charmant qui jouait de la guitare dans un bar du centre-ville et lui parlait de liberté, de voyages et d’une vie sans les règles de son père. Alejandro ne lui avait jamais fait confiance. « Cet homme ne t’aime pas, ma fille. Il aime ce que tu as », lui avait-il dit un soir, de la voix dure qu’il prenait en conseil d’administration.

Valeria, vingt et un ans et le cœur en feu, lui avait crié des choses qu’elle avait encore mal à se rappeler. Qu’il n’aimait que l’argent. Que depuis la mort de sa mère, il était devenu une machine. Qu’elle préférait être pauvre et heureuse plutôt que riche et seule comme lui.

Cette nuit-là, elle avait fait une petite valise, laissé ses cartes de crédit et les clés de sa voiture sur le bureau de son père, et elle était partie. Depuis, elle n’utilisait plus que le nom de sa mère.

Les premiers mois furent beaux. Puis Daniel commença à demander quand elle allait « se réconcilier » avec son père. Quand ils allaient recevoir « un petit coup de pouce ». Quand Valeria tomba enceinte et lui dit qu’elle ne demanderait jamais un centime à Alejandro, Daniel changea du tout au tout. Un matin, alors que Mateo avait trois semaines, Valeria se réveilla et trouva le placard vide. Daniel était parti — avec le peu d’argent qu’ils avaient économisé.

Son père avait eu raison. Et c’est justement pour cela que l’orgueil l’avait empêchée de l’appeler.

Jusqu’à ce soir-là.

Avec Mateo de plus en plus brûlant dans ses bras, Valeria se souvint de ce que lui avait raconté Rosa, la vieille nounou de la maison, avec qui elle parlait encore en cachette : « Ton père dîne au Grand Hôtel Imperial tous les jeudis. Depuis la mort de ta mère. Il dit que là-bas, il se sent près d’elle. »

L’Imperial. L’hôtel où ses parents s’étaient mariés. Le premier hôtel qu’Alejandro avait construit de ses propres mains.

Et on était jeudi.

Valeria ne savait pas si elle aurait le courage d’aller le trouver. Elle savait seulement que son fils avait besoin d’un endroit sec et chaud, ne serait-ce que quelques minutes. Alors elle marcha sous la pluie jusqu’à apercevoir, au bout de l’avenue, les lumières dorées de l’Imperial briller comme un phare.

Elle poussa l’immense porte vitrée sans imaginer que cette nuit allait changer la vie de tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur.

Chapitre 2 – Le hall

La chaleur du hall l’enveloppa d’un coup. Des lustres de cristal pendaient du plafond comme des cascades de lumière, le sol de marbre brillait comme un miroir et l’air sentait les fleurs fraîches. Dans un coin, un pianiste jouait un air doux.

Valeria laissait une traînée d’eau à chaque pas. Plusieurs têtes se tournèrent.

Elle s’approcha de la réception, où une jeune femme en uniforme impeccable la regarda avec surprise. Son badge indiquait Lucie.