PARTIE 2 — LES IMAGES QUI ALLAIENT DÉTRUIRE UN MENSONGE
Le silence qui suivit les paroles de Maxime fut si brutal qu’Antoine entendit le tic-tac de l’horloge accrochée au mur.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ? demanda-t-il.
Maxime essuya ses joues d’un revers de manche.
— Les caméras du bureau, papa.
Hugo se rapprocha de son frère, les mains crispées sur les roues de son fauteuil.
— Léa nous avait dit de ne jamais accuser quelqu’un sans avoir de preuves.
Il regarda son père droit dans les yeux.
— Alors, pour une fois dans ta vie, vérifie avant de détruire quelqu’un.
Antoine sentit ces mots lui transpercer la poitrine.
Il aurait préféré que son fils hurle.
Il aurait préféré qu’il casse un verre, qu’il renverse une table, qu’il lui reproche une nouvelle fois l’accident.
Mais cette phrase, prononcée avec une lucidité terrible, le laissait sans défense.
Claire croisa les bras.
— Antoine, ne sois pas ridicule.
Elle posa délicatement le collier en saphir sur la table basse, comme si cette affaire était déjà réglée.
— Tu ne vas quand même pas perdre ton temps à examiner des vidéos parce que deux garçons sont incapables d’accepter le départ d’une domestique.
— Ne parle pas de Léa comme ça ! cria Hugo.
— Hugo, calme-toi !
— Non !
Le jeune homme frappa l’accoudoir de son fauteuil.
— Tu as passé trois mois à lui chercher des problèmes ! Trois mois à lui faire comprendre qu’elle n’avait rien à faire ici ! Et maintenant, tu veux encore décider de ce qu’on doit penser ?
Claire pâlit légèrement.
Antoine tourna lentement la tête vers sa sœur.
— Pourquoi es-tu aussi pressée que je ne regarde pas ces images ?
— Parce que tu es en train de perdre la tête !
— Alors, si je me trompe, les images le prouveront.
Il se dirigea vers son bureau.
Claire le suivit aussitôt.
— Antoine, réfléchis. Tu viens de renvoyer une employée pour une raison parfaitement légitime. Le collier de Sophie a été retrouvé dans sa chambre. Que veux-tu de plus ?
Il s’arrêta devant la porte.
Le prénom de sa femme lui fit l’effet d’une gifle.
Sophie.
Depuis sa mort, Antoine évitait de prononcer ce prénom. Il avait conservé sa photographie sur le piano, ses livres dans la bibliothèque et quelques vêtements dans une armoire qu’il n’avait jamais eu le courage de vider.
Mais il avait cessé de parler d’elle avec ses fils.
Il avait cessé de leur demander ce qu’ils ressentaient.
Il avait cessé, tout simplement, d’être présent.
— Je veux savoir la vérité, répondit-il.
Puis il entra dans son bureau et referma la porte derrière lui.
Maxime et Hugo le suivirent.
Claire resta quelques secondes dans le couloir.
Son visage, d’ordinaire parfaitement maîtrisé, venait de perdre son assurance.
Elle sortit son téléphone de son sac et tapa rapidement un message.
Il veut regarder les caméras. Fais quelque chose.
Elle appuya sur envoyer.
Puis elle inspira profondément et rejoignit le salon, comme si rien ne s’était passé.
Elle ignorait qu’à quelques mètres de là, Antoine venait de poser la main sur la souris de son ordinateur.
Et qu’il allait découvrir une vérité bien plus terrible qu’un simple vol de bijou.
Le système de vidéosurveillance de la villa était relié à un serveur sécurisé.
Antoine l’avait fait installer après plusieurs cambriolages dans les résidences de son groupe immobilier.
Les caméras couvraient les entrées, les couloirs, les pièces de réception et les espaces de service.
Il avait toujours considéré cet équipement comme une assurance supplémentaire.
Jamais il n’avait imaginé qu’il servirait un jour à découvrir ce qui se passait sous son propre toit.
— Tu sais comment retrouver les enregistrements ? demanda-t-il à Maxime.
— Oui. Léa m’a montré comment faire quand elle cherchait une vidéo de notre première course dans le couloir.
Antoine releva les yeux.
— Elle t’a montré ça ?
— Oui.
Maxime baissa la tête.
— Elle disait que les souvenirs étaient importants. Même les plus petits.
Hugo prit la parole à son tour.
— Elle voulait nous faire une vidéo pour notre anniversaire. Elle avait demandé à Martine de filmer les entraînements, nos progrès, les moments où on riait.
Il marqua une pause.
— Elle voulait qu’on voie qu’on n’était pas seulement deux gars en fauteuil.
Antoine détourna les yeux.
Il ne savait même pas que l’anniversaire de ses fils approchait.
Il avait pourtant payé une fortune pour leurs fauteuils, les équipements médicaux et les spécialistes.
Il avait financé tout ce que l’argent pouvait acheter.
Mais il avait oublié ce que ses fils voulaient vraiment.
— Quelle date ? demanda-t-il d’une voix rauque.
— Hier, répondit Maxime. Entre quinze heures et dix-huit heures.
Antoine sélectionna la date.
L’écran afficha plusieurs vignettes.
Il choisit la caméra du couloir menant aux chambres du personnel.
Les images apparurent.
À quinze heures dix-sept, Léa entra dans le couloir avec un panier de linge.
Elle s’arrêta devant une porte, frappa deux fois, puis entra dans la chambre qui lui était attribuée.
Antoine se pencha vers l’écran.
La pièce était modeste, presque austère.
Un lit étroit.
Une petite commode.
Une lampe.
Quelques vêtements suspendus à une tringle.
Léa posa son panier sur une chaise, ouvrit le tiroir de la commode et en sortit un petit carnet.
Elle s’assit au bord du lit.
Pendant plusieurs minutes, elle écrivit.
Puis elle sortit de son sac une enveloppe contenant des billets.
Antoine fronça les sourcils.
— Qu’est-ce qu’elle fait ?
— Regarde, papa, murmura Hugo.
Léa compte l’argent.
Elle sépara les billets en deux piles, en glissa une dans une enveloppe et rangea l’autre dans son portefeuille.
Ensuite, elle ouvrit son téléphone et consulta une liste.
Elle nota quelque chose dans son carnet.
Puis elle sourit.
Un sourire discret, fatigué, mais sincère.
Elle remit l’enveloppe dans un tiroir et quitta la chambre.
Antoine se tourna vers ses fils.
— Pourquoi m’avez-vous demandé de regarder cette caméra ?
Maxime secoua la tête.
– Continuer.
Antoine passa à la caméra suivante.