PARTIE 2 — LE SILENCE QUI A FAIT TREMBLER TOUTE LA SALLE

Le coup résonna dans le Pavillon Vendôme.

Pendant une seconde, personne ne bougea.

Les conversations s’arrêtèrent.

Les sourires disparurent.

Même l’orchestre, installé près des grandes baies vitrées, sembla hésiter sur la prochaine note.

Clara était étendue sur le marbre, une main crispée sur son ventre, l’autre cherchant désespérément un appui.

Sa robe bleu nuit était tachée de vin rouge.

Ses cheveux s’étaient défaits sur ses épaules.

Elle tremblait si fort qu’elle n’arrivait presque plus à parler.

— Mon bébé… murmura-t-elle. S’il vous plaît… mon bébé…

Mathieu baissa les yeux vers elle.

Il aurait suffi qu’il tende la main.

Qu’il s’agenouille.

Qu’il appelle les secours.

Qu’il fasse, pour une seule fois, passer sa femme avant son image.

Mais il ne fit rien de tout cela.

Il ajusta simplement sa veste.

— Arrête de jouer la victime, Clara. Tu es tombée toute seule.

Un homme, près du bar, détourna les yeux.

Une femme porta sa main à sa bouche.

Plusieurs invités avaient sorti leur téléphone, mais personne n’osait intervenir.

Camille, elle, semblait presque amusée.

Elle reposa sa coupe vide sur un plateau et contempla la tache rouge sur la robe de Clara.

— Quelle catastrophe, dit-elle avec un petit rire. Elle a réussi à gâcher une soirée entière en moins de cinq minutes.

Clara leva lentement les yeux vers elle.

— Tu as renversé ton verre sur moi.

– Pardon ?

— Tu as renversé ton verre. Et tu m’as poussée.

Camille ouvrit de grands yeux innocents.

— Vous entendez ça ? Elle m’accuse maintenant ! Mathieu, tu devrais vraiment apprendre à contrôler ta femme.

Mathieu se pencha vers Clara.

Sa voix descendit d’un ton.

— Tu vas te relever, tu vas t’excuser auprès de Camille, puis tu vas rentrer chez nous sans prononcer un mot.

Clara le regarda comme si elle découvrait enfin le visage d’un étranger.

— Tu m’as frappée.

— Tu m’as humilié devant tout le monde !

— C’est toi qui m’as frappée, Mathieu.

— Parce que tu ne sais jamais quand t’arrêter !

Clara inspira péniblement.

Une douleur vive traversa son abdomen.

Elle ferma les yeux et posa les deux mains sur son ventre.

— Je ne sens plus le bébé bouger…

Cette fois, son visage changea.

Elle ne parlait plus de son mariage.

Elle ne pensait plus aux invités.

Elle ne pensait même plus à la honte qu’on venait de lui infliger.

Il n’y avait plus que cette petite vie qu’elle portait depuis sept mois.

— Mathieu, appela-t-elle d’une voix brisée. J’ai besoin d’un médecin.

Il regarda sa montre.

— Tu as surtout besoin de te calmer.

Un homme d’une soixantaine d’années, qui se tenait près de l’entrée de la salle, posa brusquement son verre sur une console.

— Assez !

Sa voix n’était pas particulièrement forte.

Pourtant, elle traversa la pièce comme un coup de tonnerre.

Les têtes se tournèrent vers lui.

C’était Antoine Delcourt.

Le propriétaire du groupe Delcourt, l’homme qui avait financé plusieurs des plus grands projets immobiliers d’Île-de-France, celui dont la signature pouvait faire décoller une entreprise ou anéantir des années de négociations.

Ce soir-là, il était l’hôte de la réception.

Et presque tous les invités présents lui devaient, directement ou indirectement, une partie de leur fortune.

Antoine avait passé les dernières minutes à discuter avec deux investisseurs étrangers.

Il n’avait pas entendu les premières remarques de Camille.

Il n’avait pas vu le vin se répandre sur la robe de Clara.

Mais il avait vu sa fille tomber.

Il avait vu Mathieu lever le pied.

Et il avait entendu Clara appeler son bébé.

Antoine s’avança.

Son visage était devenu livide.

— Éloignez-vous d’elle, ordonna-t-il.

Mathieu se redressa aussitôt.

L’assurance qu’il affichait depuis son arrivée vacilla.

— Monsieur Delcourt… Je peux tout vous expliquer.

Antoine ne le regarda même pas.

Il s’agenouilla auprès de Clara.

— Clara ?

La jeune femme ouvrit les yeux.

Lorsqu’elle reconnut son père, ses lèvres se mirent à trembler.

– Papa…

Ce simple mot fit l’effet d’une explosion.

Camille cessa de sourire.

Mathieu reste immobile.

Un murmure parcourut la salle.

— Papa ? répéta-t-il.

Antoine prit délicatement la main de sa fille.

— Je suis là, ma chérie. Ne bouge pas. Regarde-moi.

Clara essaya de parler, mais une nouvelle douleur la força à se recroqueviller.

— Le bébé… Papa, je ne sais pas si…

— Ne parle pas. Respire doucement. Les secours arrivent.

Antoine releva la tête vers le directeur de la sécurité.

— Appelez immédiatement les secours. Dites-leur qu’il s’agit d’une femme enceinte de sept mois qui a subi une chute et un coup à l’abdomen. Je veux une équipe médicale ici maintenant.

— Oui, monsieur Delcourt !

— Et faites dégager l’entrée. Personne ne doit gêner les médecins.

Puis Antoine se tourna vers Mathieu.

Son regard était si froid que le jeune homme recula d’un pas.

— Vous, monsieur, ne bougez plus.

Mathieu tenta un sourire nerveux.

— Monsieur Delcourt, je crois qu’il y a un malentendu. Clara et moi avons eu une dispute de couple. Ce n’est pas ce que vous imaginez.

— Une dispute de couple ?

Antoine désigna sa fille, allongée sur le sol.

— Voilà donc ce que vous appelez une dispute ?

— Elle a glissé.

— Je vous ai vu la frapper.

Le silence retomba.

Mathieu ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.

Antoine poursuit :

— Je vous ai vu la frapper alors qu’elle était enceinte de votre enfant. Je vous ai entendu lui reprocher de vous faire honte pendant qu’elle essayait de protéger son ventre.

Il se releva lentement.

— Et vous avez eu l’audace de faire cela dans ma maison, devant mes invités, pendant une soirée que j’organise.

Mathieu pâlit.

Il venait enfin de comprendre.

La femme qu’il avait présentée comme une épouse sans importance était la fille de l’homme dont il cherchait désespérément à obtenir l’approbation professionnelle.

La fille du propriétaire du groupe.

La fille de celui qui devait valider sa promotion.