La fille de l’homme dont les entreprises détenaient une part considérable des contrats qu’il convoitait.
— Monsieur Delcourt, je vous en prie…
— Ne prononcez plus mon nom comme si nous étions des amis.
Camille s’avança, tentant de reprendre le contrôle de la situation.
— Monsieur Delcourt, il faut comprendre que Clara a été très agressive avec moi. Je voulais simplement plaisanter. Elle a mal interprété mes paroles.
Antoine tourna lentement la tête vers elle.
— Vous avez insulté ma fille, mis en doute la paternité de son enfant et renversé votre verre sur elle ?
— C’était un accident…
— Et son mari l’a frappée par accident, lui aussi ?
Camille ne répondit pas.
Antoine désigna les invités qui s’étaient approchés.
— Je suppose que plusieurs personnes ont vu ce qui vient de se passer.
Personne ne parla.
Puis une jeune femme, vêtue d’une robe noire, s’avança avec hésitation.
— Monsieur Delcourt… J’ai tout vu.
Mathieu se tourna vers elle.
— Élodie, ne te mêle pas de ça.
Elle serra son téléphone contre elle.
— J’ai filmé une partie de la scène.
— Efface cette vidéo ! lança Mathieu.
Antoine se plaça entre eux.
— Si vous lui adressez encore une menace, vous aurez un autre problème à expliquer aux autorités.
Élodie baissa les yeux vers son téléphone.
— Je peux transmettre la vidéo aux personnes compétentes, monsieur.
— Faites-le, répondit Antoine. Et gardez-en une copie.
Mathieu sentit la panique monter dans sa poitrine.
Il avait passé des mois à construire son image de cadre ambitieux, d’homme élégant, de futur directeur régional.
Il avait appris à sourire devant les investisseurs.
À flatter les bonnes personnes.
À dissimuler ses erreurs derrière des phrases bien choisies.
Mais il n’avait jamais imaginé que tout pourrait s’écrouler à cause d’une femme qu’il croyait pouvoir humilier sans conséquence.
Il se pencha une dernière fois vers Clara.
— Clara, dis quelque chose. Explique-leur que ce n’est pas ce qu’ils pensent.
Elle tourna péniblement la tête vers lui.
Ses yeux étaient remplis de larmes, mais son regard avait changé.
Il n’y avait plus cette peur qui l’avait poussée à excuser ses colères.
Il n’y avait plus cet espoir qu’il redevienne un jour l’homme qu’elle avait aimé.
Il n’y avait plus qu’une immense fatigue.
— Je t’ai demandé de m’aider, murmura-t-elle.
Mathieu avala difficilement sa salive.
— Je sais.
— Je t’ai dit que j’avais mal.
— Clara…
— Je t’ai demandé de m’aider pour notre enfant.
Elle ferma les yeux quelques secondes.
— Et tu m’as frappée.
Mathieu resta silencieux.
Pour la première fois de la soirée, il n’avait plus aucune excuse suffisamment solide pour masquer ce qu’il venait de faire.
Au loin, les sirènes se rapprochaient.
Antoine se remit à genoux auprès de sa fille.
— Reste avec moi, ma chérie. Les médecins arrivent.
Clara serra ses doigts.
— Papa… je suis désolée.
Il fronça les sourcils.
— Désolée de quoi ?
— Je ne voulais pas que tu apprennes tout comme ça.
Antoine sentit son cœur se serrer.
Depuis deux ans, Clara avait choisi de vivre loin de son nom, de sa fortune et de ses relations.
Il avait accepté sa décision, même si elle lui avait souvent semblé incompréhensible.
Elle voulait aimer sans être achetée.
Construire sa vie sans que chaque personne qu’elle rencontre connaisse son héritage.
Et lui, par respect pour sa volonté, avait gardé son secret.
Il n’avait pas imaginé qu’un jour, ce silence permettrait à un homme de traiter sa fille comme si elle ne valait rien.
— Tu n’as rien à te reprocher, répondit-il doucement. Rien du tout.
Les ambulanciers entrèrent dans la salle.
Antoine recula juste assez pour les laisser examiner Clara.
L’un d’eux lui posa plusieurs questions.
— Madame, pouvez-vous me dire où vous avez mal ?
— Au ventre… sur le côté…
— Avez-vous perdu connaissance ?
— Je ne crois pas.
— Avez-vous senti votre bébé bouger récemment ?
Clara éclata en sanglots.
— Pas depuis que je suis tombée.
L’ambulancier échangea un regard avec sa collègue.
— Nous allons vous emmener à l’hôpital pour un examen immédiat. Il faut vérifier que tout va bien.
Antoine se pencha vers sa fille.
— Je viens avec toi.
Clara hocha faiblement la tête.
Alors qu’on la plaçait sur le brancard, Mathieu fit un pas vers elle.
— Clara, je viens aussi.
Elle détourna le visage.
— Non.
Le mot était faible, mais parfaitement clair.
Mathieu se figea.
Antoine se redressa.
— Vous avez entendu ma fille.
Le brancard fut soulevé.
À mesure que les ambulanciers traversaient la salle, les invités s’écartaient.
Certains baissaient les yeux.
D’autres observaient Mathieu avec une stupéfaction à peine dissimulée.
Quelques téléphones continuaient de filmer.
Camille, qui quelques minutes plus tôt se croyait intouchable, regardait maintenant autour d’elle comme si chaque personne présente pouvait devenir un témoin à charge.
Lorsque les portes se refermèrent derrière les secours, Antoine se retourna vers le responsable de la sécurité.
— Faites suspendre la réception pendant quelques minutes. Et personne ne publie les images de ma fille blessée sur les réseaux sociaux. Les témoins doivent conserver leurs enregistrements pour les autorités, pas les diffuser pour divertir les autres.
Il se tourna ensuite vers Mathieu.
— Vous allez rester ici jusqu’à ce que les autorités puissent recueillir votre version des faits.
Mathieu essaya de protester.
— Vous ne pouvez pas me retenir ici !
— Je ne vous arrête pas. Je vous demande de ne pas quitter les lieux avant l’arrivée des policiers, après ce que je viens de voir. Vous êtes libre de leur expliquer vos actes.
Antoine marqua une pause.
— Et, à partir de cet instant, vous n’avez plus rien à négocier avec moi.
Mathieu comprit que la soirée venait de lui coûter bien plus qu’une promotion.
Il venait peut-être de perdre sa femme.
Et il venait certainement de perdre le contrôle de son propre récit.
Mais ce qu’il ignorait encore, c’est que le pire n’était pas arrivé.
Car Clara n’avait pas seulement caché son nom de famille.