Clara avala difficilement sa salive.

— Je me suis accrochée à ce souvenir chaque fois qu’il me blessait.

Elle regarda son père.

— Quand il a commencé à me parler froidement, je me suis dit que c’était la fatigue. Quand il s’est mis à rentrer tard, je me suis dit qu’il travaillait beaucoup. Quand il a commencé à me reprocher ma grossesse, je me suis dit qu’il avait peur de devenir père.

Sa voix se brisa.

— Chaque fois qu’il me faisait mal, je trouvais une raison de lui pardonner avant même qu’il me demande pardon.

Antoine sentit sa poitrine se serrer.

— Et qu’est-ce qui s’est passé quand tu lui as dit que tu souffrais ?

Clara reste silencieuse.

Puis elle répondit :

— Il m’a dit que j’étais trop sensible.

Elle prit une inspiration tremblante.

— Il disait que je ne comprenais rien à ses ambitions. Que je le retenais. Que j’étais devenue ennuyeuse. Que je n’étais plus la femme qu’il avait épousée.

Antoine baissa les yeux.

— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

Clara se crispe.

Il le remarqua immédiatement.

— Pardon, ajouta-t-il. Ce n’est pas une accusation. Je veux comprendre.

Elle resta longtemps silencieuse avant de répondre.

— Parce que j’avais honte.

— Honte de quoi ?

— De m’être trompée. De t’avoir dit que tu avais tort. D’avoir quitté ta maison pour construire une vie qui ressemblait à ce que je voulais… et de ne pas avoir réussi à la rendre heureuse.

Elle essuya ses larmes.

— J’avais peur que tu me regardes comme une petite fille qui n’avait pas compris le monde.

Antoine s’assit au bord du fauteuil.

— Clara, tu n’es pas obligée de réussir chaque choix pour mériter mon amour.

Elle le regarda.

— Même si je me trompe ?

— Même si tu te trompes.

— Même si je refuse tes conseils ?

— Même dans ce cas.

Il marqua une pause.

— Tu peux me dire que j’ai tort. Tu peux quitter ma maison. Tu peux choisir une vie qui ne ressemble pas à la mienne. Rien de tout cela ne te rend moins digne d’être aimée.

Clara se mit à pleurer doucement.

Antoine lui tendit un mouchoir.

— Je ne te demande pas de me croire sur parole. Je veux seulement que tu saches que tu n’as plus besoin de cacher ta souffrance pour protéger ma fierté.

Elle prit le mouchoir.

— J’aurais dû comprendre plus tôt.

— Nous avons tous les deux des choses à comprendre.

Il lui sourit tristement.

— Mais aujourd’hui, tu n’as pas besoin de résoudre toute ta vie. Tu as besoin de guérir.

Clara acquiesça.

Puis, après quelques secondes, elle murmura :

— Papa, je ne veux plus retourner chez lui.

Antoine sentit une vague de soulagement le traverser.

Mais il ne répondit pas à sa place.

— Alors tu n’y retourneras pas aujourd’hui.

— Je ne veux plus vivre avec lui.

— Tu n’y es pas obligée.

— Je veux divorcer.

Antoine prit sa main.

— Je t’aiderai à trouver un avocat indépendant, si c’est ce que tu souhaites. Tu décideras de la suite à ton rythme.

Clara ferma les yeux.

Pour la première fois depuis des mois, elle venait de prononcer une décision sans avoir immédiatement peur des conséquences.

Elle ne savait pas encore comment elle allait vivre.

Elle ne savait pas comment elle allait élever son enfant.

Elle ne savait pas si Mathieu chercherait à revenir.

Mais elle savait une chose.

Elle ne voulait plus passer sa vie à demander pardon pour les blessures qu’il lui infligeait.

Et cette certitude, fragile mais réelle, fut le premier pas vers sa liberté.

PARTIE 5 — LE RETOUR DE MATHIEU ET LA PORTE QUI NE S’OUVRIT PAS

Trois jours plus tard, Clara quitta l’hôpital.

Les médecins avaient décidé qu’elle pouvait rentrer, à condition de respecter les consignes de repos et de poursuivre le suivi de sa grossesse.

Antoine l’emmena dans sa résidence, à l’écart de l’agitation parisienne.

Ce n’était pas la maison dans laquelle elle avait grandi.

C’était une propriété plus petite, entourée d’un jardin et de grands arbres, où il venait parfois passer quelques jours loin de ses bureaux.

Clara y avait sa propre chambre.

Les fenêtres donnaient sur une terrasse fleurie.

Le matin, on entendait les oiseaux.

Pour la première fois depuis longtemps, personne ne lui reprochait de dormir tard.

Personne ne lui demandait de préparer une réception.

Personne ne commentait son apparence.

Personne ne lui disait qu’elle prenait trop de place.

Antoine avait demandé à une aide à domicile de passer quelques heures par jour, mais Clara pouvait choisir ce dont elle avait besoin.

Il avait également fait installer un petit fauteuil près de la fenêtre, avec une couverture douce et une table où elle pouvait poser ses livres.

Lorsqu’elle le remarqua, elle sourit.

— Tu as tout organisé ?

— J’ai demandé quelques conseils.

— À qui ?

— À une femme qui sait ce qu’il faut pour qu’une personne enceinte se sente à l’aise.

Clara haussa un sourcil.

— Tu as consulté Internet ?

Antoine fit mine de s’offusquer.

— Je suis parfaitement capable de poser une question sans consulter Internet.

Elle éclata de rire.

Ce rire surprit les deux.

Il était faible, encore fragile.

Mais il était sincère.

Antoine la regarda comme s’il venait d’entendre une musique qu’il avait oubliée.

— Voilà, dit-il doucement. C’est ce son-là que j’espérais retrouver.

Le sourire de Clara s’effaça un peu.

— Je ne sais pas si je pourrai redevenir comme avant.

— Tu n’as pas besoin de redevenir comme avant.

Il s’assit près d’elle.

— Tu peux devenir quelqu’un de différent. Quelqu’un qui sait ce qu’elle ne veut plus accepter.

Clara hocha lentement la tête.

Mais la paix ne dura pas longtemps.

Le quatrième jour, le téléphone de la maison sonna.

Sophie, l’assistante d’Antoine, répondit.

Quelques secondes plus tard, elle vint trouver Clara.

— Il y a quelqu’un à l’entrée.

Clara sentit immédiatement son ventre se nouer.

— Qui ?