— Un soir, je suis rentré plus tôt que prévu d’un déplacement professionnel. J’avais organisé un dîner pour son anniversaire. Je voulais lui faire une surprise.

Il inspira profondément.

— J’ai trouvé dans son appartement des documents qui ne m’étaient pas destinés.

— Quels documents ?

— Des copies de courriels professionnels. Des tableaux de négociation. Des informations confidentielles sur plusieurs projets immobiliers.

Claire fronça les sourcils.

— Elle travaillait sur ces projets ?

— Pas tous. Certains concernaient des entreprises concurrentes de mes clients.

Il marqua une pause.

— Au début, j’ai pensé qu’elle avait simplement conservé des dossiers de travail. Mais j’ai remarqué que plusieurs documents portaient des annotations manuscrites. Des noms, des montants, des dates de réunions. Et, dans un dossier, il y avait des échanges entre Élise et un homme qui voulait obtenir des informations sur les offres de notre entreprise.

— Tu l’as confrontée ?

— Le soir même.

Gabriel se passa une main sur le visage.

— Elle a pleuré. Elle m’a expliqué qu’elle avait voulu aider une connaissance. Elle m’a assuré que personne n’avait utilisé les documents.

— Et tu l’as crue ?

— Je l’aimais. Alors j’ai voulu la croire.

Claire resta silencieuse.

Gabriel poursuit :

— Je lui ai demandé de me montrer tous les échanges. Elle a refusé. Elle m’a dit que je n’avais pas le droit de fouiller dans son travail. Puis elle m’a accusé de vouloir contrôler sa vie.

— C’est elle qui détenait les documents, et c’est toi qui étais accusé ?

— Exactement.

Il secoua la tête.

— Pendant plusieurs semaines, nous nous sommes disputés. Chaque fois que je lui demandais des explications, elle trouvait une autre raison pour laquelle j’étais responsable de la situation.

Claire sentit un malaise familier remonter en elle.

— Et les fiançailles ?

— Je les ai rompues.

Gabriel s’arrêta un instant.

— Pas parce que j’avais la preuve qu’elle avait commis une infraction. Je n’avais pas toutes les informations nécessaires pour affirmer cela. Je les ai rompues parce qu’elle avait refusé de répondre à des questions essentielles, et parce que je ne pouvais plus lui faire confiance.

— Comment a-t-elle réagi ?

— Elle m’a dit que je regretterais de l’avoir quittée.

Claire se figea.

— Elle t’a dit cela ?

— Oui.

Il la regarda avec gravité.

— Elle m’a aussi dit que, dans quelques années, tout le monde me considérerait comme un homme incapable de garder une femme.

Claire eut un rire bref.

— C’est étrange. Antoine m’a dit presque la même chose.

Gabriel ne rit pas.

— C’est pour cela que je t’ai dit que ton ex-mari avait un lien avec cette histoire.

Il se rapprocha de la rambarde.

— Après notre rupture, j’ai quitté la société. Je ne voulais plus travailler dans un environnement où je devais me demander qui transmettait des informations à qui. J’ai accepté un poste à Londres, puis je suis revenu en France.

— Et tu n’as plus jamais revu Élise ?

— Une fois. Par hasard, à une conférence. Elle était avec un groupe de promoteurs. Elle m’a salué comme si nous avions été de simples connaissances.

Il marqua une pause.

— Je n’ai pas cherché à reprendre contact.

Claire observa son visage.

— Alors pourquoi est-elle devenue livide en te voyant ?

Gabriel la regarda.

— Parce que l’homme qui se tenait à côté d’elle ce soir-là n’était pas seulement son ancien fiancé.

Il prit une inspiration.

— C’était aussi le témoin d’une affaire qu’elle espérait ne jamais voir revenir dans sa vie.

PARTIE 4 — LE NOM QUI FIGURAIT DANS LES DOCUMENTS

Claire reste immobile.

— Tu veux dire qu’Antoine était impliqué dans cette affaire ?

— Je ne sais pas s’il était impliqué dans les actes eux-mêmes. Je sais qu’il était lié à l’un des projets concernés.

— Lequel ?

Gabriel hésita.

— Un grand programme de rénovation à Bordeaux. Plusieurs bâtiments anciens devaient être transformés en résidences et en espaces commerciaux. Mon entreprise avait participé à la préparation de l’offre.

Claire se souvenait vaguement du projet.

Antoine en avait parlé plusieurs fois pendant leur mariage.

Il avait évoqué des investisseurs, des appels d’offres et des réunions avec des responsables de sociétés immobilières.

À l’époque, elle ne s’y intéressait pas beaucoup.

Elle travaillait dans une petite agence de design intérieur et préférait parler de couleurs, de matériaux et de lieux où les gens se sentaient bien.

Antoine lui avait souvent reproché de ne pas comprendre les enjeux économiques de son travail.

— Tu m’as déjà parlé de ce programme, murmura-t-elle.

Gabriel tourna brusquement la tête.

— Antoine t’en a parlé ?

— Il avait dit qu’il espérait obtenir un contrat important dans la région. Il passait des heures au téléphone. Il voyageait beaucoup.

Elle fronça les sourcils.

— Mais je ne connaissais pas les détails.

— C’est normal. À l’époque, les négociations étaient confidentielles.

Gabriel sortit enfin son téléphone.

— J’ai conservé certains courriels professionnels de cette période. Pas pour m’en servir contre Élise. Je les ai gardés parce qu’ils concernaient des décisions importantes et que je voulais comprendre ce qui s’était passé.

Il ouvrit un dossier.

Claire aperçut plusieurs documents numérisés.

Des échanges de courriels.

Des tableaux de dates.

Des notes de réunion.

Gabriel lui montra un nom.

Antoine Delmas.

Puis un autre.

Élise Beaumont.

— Voilà pourquoi elle a eu peur, dit-il.

Claire regarda les documents sans les toucher.

— Mais cela ne prouve rien.

— Non. Tu as raison.

Gabriel referma le dossier.

— Un nom dans un échange professionnel ne prouve pas qu’une personne a commis une faute. Je ne veux pas tirer de conclusion sans connaître l’ensemble des faits.

Claire sentit un soulagement inattendu.

Elle ne voulait pas que Gabriel transforme une ancienne blessure en accusation sans fondement.

Elle avait passé six ans avec Antoine.

Elle connaissait ses défauts.

Elle connaissait aussi ses ambitions, ses colères et sa manière de traiter les gens lorsqu’ils ne lui étaient plus utiles.