Claire sortit du bureau.

Cette fois, Antoine ne ressentit ni triomphe ni satisfaction.

Il ressentit une tristesse profonde.

Il avait perdu l’image qu’il se faisait de sa sœur.

Mais il ne pouvait plus continuer à protéger cette image au détriment des personnes qu’il aimait.

 

Le lendemain, Nicolas, le fils de Claire, demanda à voir Antoine.

Il arriva à la villa en début d’après-midi.

À vingt-six ans, il ressemblait à sa mère : élégant, réservé et habitué à ce que les portes s’ouvrent devant lui.

Mais ce jour-là, il semblait nerveux.

— Mon oncle, je dois te parler.

Antoine lui indiqua le salon.

— Je t’écoute.

Nicolas s’assit au bord du canapé.

— J’ai appris ce qui s’est passé avec Léa.

Antoine hocha la tête.

— Alors tu sais qu’elle n’a rien volé.

— Oui.

Nicolas fixe ses mains.

— Je sais aussi que ma mère a fait des choses qu’elle n’aurait pas dû faire.

Antoine attendit.

— Elle m’a parlé de l’héritage, poursuivit Nicolas. Elle disait que Maxime et Hugo pourraient modifier la façon dont tu gères certains biens si tu leur donnais davantage de responsabilités.

Antoine resta silencieux.

— Elle avait peur que tu leur transfères des parts du groupe ou que tu changes tes dispositions testamentaires. Elle pensait que, si tu redevenais très proche d’eux, elle perdrait son influence.

— Et toi, qu’en pensais-tu ?

Nicolas déglutit.

— Au début, je pensais qu’elle exagérait. Puis elle m’a dit que Léa manipulait les garçons et qu’il fallait l’éloigner avant qu’elle ne prenne une place dans la famille.

— Lui as-tu demandé des preuves ?

Nicolas baissa la tête.

— Non.

Antoine le regarda longuement.

— Pourquoi ?

— Parce que je lui faisais confiance.

Il marqua une pause.

— Et parce que je savais qu’elle voulait protéger mes intérêts.

Antoine sentit une nouvelle déception l’envahir.

Mais il ne cria pas.

— Protéger tes intérêts ne signifie pas que tu dois accepter tout ce qu’elle fait.

Nicolas acquiesça.

— Je sais.

— As-tu participé à quoi que ce soit concernant le collier ?

Nicolas releva brusquement la tête.

— Non ! Je te le jure. Je n’ai jamais touché à ce bijou.

Antoine le fixa quelques secondes.

— Je ne vais pas tirer de conclusion sans preuve. Mais si tu sais quelque chose, tu dois le dire à l’avocat.

Nicolas inspira profondément.

— Il y a une chose.

Antoine se pencha légèrement.

— Laquelle ?

— Ma mère m’a demandé, il y a quelques semaines, si je savais comment accéder aux enregistrements de la vidéosurveillance.

Antoine se figea.

— Pourquoi ?

— Elle disait qu’elle voulait vérifier si les employés respectaient les horaires de travail. Je lui ai expliqué que je n’avais pas accès au système.

— Quand ?

— Environ dix jours avant l’histoire du collier.

Antoine échangea un regard avec Maître Laurent, qui venait d’entrer dans la pièce.

L’avocat prit note de la déclaration.

— Monsieur Nicolas, seriez-vous disposé à confirmer ces éléments par écrit ?

— Oui.

Nicolas baissa les yeux.

— Je ne veux pas protéger ma mère si elle a fait du mal à quelqu’un.

Antoine le regarda.

— Ce sera difficile.

— Je sais.

— Elle est ta mère.

— Justement. Je sais qu’elle peut être généreuse, qu’elle peut être attentionnée. Mais je sais aussi qu’elle peut devenir cruelle quand elle a peur de perdre le contrôle.

Il releva la tête.

— Je ne veux pas devenir comme ça.

Antoine resta silencieux.

Puis il hocha la tête.

— Alors commence par dire la vérité, même quand elle te coûte quelque chose.

Nicolas acquiesça.

Pour la première fois depuis le début de cette affaire, Antoine eut le sentiment que quelqu’un dans cette famille avait compris ce qui était réellement en jeu.

Pas l’argent.

Pas le statut.

Pas la réputation.

La possibilité de choisir entre le silence confortable et la vérité difficile.

 

PARTIE 5 — LE JOUR OÙ LES GARÇONS ONT REPRIS LEUR PLACE

Un mois après le départ de Léa, Maxime reçut une réponse de l’association qu’elle lui avait fait découvrir.

Son dossier avait été accepté pour participer à un atelier de photographie adapté.

Hugo, lui, avait obtenu une place dans un programme de création musicale.

Antoine proposa de payer les frais.

Cette fois, il demanda à ses fils de lui expliquer exactement ce dont ils avaient besoin.

Il ne choisit pas à leur place.

Il ne téléphona pas à la direction pour exiger un traitement privilégié.

Il se contenta de remplir les formulaires avec eux et de vérifier les informations nécessaires.

Le jour de leur première séance, il les accompagna jusqu’à l’entrée.

— Vous voulez que je reste ? demanda-t-il.

Maxime sourit.

— Non, papa.

Antoine acquiesça.

— Très bien. Je serai là à la fin.

Hugo leva les yeux vers lui.

— Et tu ne vas pas nous appeler toutes les dix minutes ?

— Je vais essayer de résister.

— C’est bien. Nous aussi, on va essayer de ne pas nous inquiéter pour toi.

Antoine éclata de rire.

Puis il les regarda franchir la porte.

Il ressentit un pincement au cœur.

Il avait peur.

Peur qu’ils échouent.

Peur qu’ils se découragent.

Peur qu’ils se blessent.

Mais il comprenait désormais qu’aimer ses enfants ne signifiait pas les empêcher de prendre des risques raisonnables.

Cela signifiait leur donner les moyens d’essayer.

Et être présent lorsqu’ils auraient besoin de lui.

 

Quelques semaines plus tard, l’association organisa une petite exposition des photographies réalisées par ses participants.

Maxime avait préparé une série intitulée Les choses qu’on ne regarde plus.

Il avait photographié la lumière sur les murs de la villa.

Les mains de son frère posées sur un clavier.

Les roues de son fauteuil reflétées dans une flaque.

Le jardin après la pluie.

Une tasse abandonnée sur une table.

Et, au milieu de la série, une photographie de deux silhouettes vues de dos dans un couloir.

L’une était celle de Maxime.

L’autre était celle de Hugo.

Ils avançaient côte à côte, leurs fauteuils orientés vers une grande fenêtre ouverte sur le jardin.