Il se souvenait de sa joie lorsqu’elle lui avait parlé de son mariage.

Il se souvenait aussi de leur dernière dispute, quelques semaines avant la cérémonie.

— Tu ne peux pas passer ta vie à croire que tout s’achète, lui avait-elle lancé.

Il avait répondu qu’elle était trop naïve.

Elle lui avait rétorqué qu’il était trop méfiant.

Ils s’étaient quittés sur ces mots.

Puis Clara avait quitté la maison.

Elle lui avait demandé de ne pas intervenir dans sa nouvelle vie.

Elle voulait prouver qu’elle pouvait construire son bonheur sans son argent.

Antoine avait respecté cette décision.

Du moins, c’était ce qu’il se racontait.

À présent, il regardait sa fille, blessée et terrorisée, et une pensée insupportable s’imposait à lui.

Avait-il respecté son indépendance ?

Ou avait-il simplement accepté de ne plus voir ce qui se passait dans sa vie ?

— Les médecins vont faire tout ce qu’ils peuvent, répondit-il enfin. Et je resterai avec toi, quoi qu’il arrive.

Clara ferma les yeux.

Une larme glissa sur sa tempe.

— Je voulais seulement être heureuse, papa.

Antoine baissa la tête.

— Je sais, ma chérie.

— Je pensais qu’il m’aimait.

Cette fois, Antoine ne trouva rien à répondre.

Parce qu’il avait peur de ce qu’il aurait pu dire.

Parce qu’il était son père.

Et parce qu’une partie de lui voulait déjà retrouver Mathieu, le saisir par le col et lui faire comprendre ce qu’il venait de détruire.

Mais il regarda Clara.

Il vit sa main trembler.

Il vit sa respiration irrégulière.

Alors il ravala sa colère.

Sa fille avait besoin de lui vivant, présent et lucide.

Pas d’un homme qui allait commettre une erreur supplémentaire sous le coup de la rage.

— Nous parlerons de tout cela plus tard, murmura-t-il. Pour l’instant, tu n’as qu’une seule chose à faire : te laisser soigner.

Quelques minutes plus tard, l’ambulance s’arrêta devant les urgences.

Une équipe médicale attendait déjà le brancard.

Clara fut immédiatement conduite dans une salle d’examen.

Antoine voulut la suivre, mais une infirmière lui barra doucement le passage.

— Monsieur, nous devons nous occuper d’elle. Nous viendrons vous donner des nouvelles dès que possible.

— Je suis son père.

— Je le comprends. Mais laissez-nous travailler.

Il resta dans le couloir.

Pour la première fois depuis des années, Antoine Delcourt, l’homme capable de réunir des investisseurs en quelques heures et de débloquer des millions d’euros d’un simple appel, n’avait aucun pouvoir sur ce qui comptait vraiment.

Il ne pouvait pas négocier avec le destin.

Il ne pouvait pas acheter une garantie.

Il ne pouvait pas signer un contrat pour assurer la sécurité de sa fille.

Il devait attendre.

Et cette attente lui parut interminable.

 

Pendant ce temps, au Pavillon Vendôme, les policiers étaient arrivés.

La réception avait été interrompue.

Les invités, qui quelques minutes plus tôt échangeaient des compliments sur les projets du Groupe Lenoir, se regroupaient désormais dans les couloirs.

Le nom de Clara circulait de bouche en bouche.

— C’est vraiment la fille d’Antoine Delcourt ?

— Oui. Je l’ai entendu l’appeler papa.

— Mais pourquoi personne ne le savait ?

— Apparemment, elle ne voulait pas utiliser le nom de son père.

— Et son mari l’a frappée devant tout le monde ?

— Il paraît qu’il l’a frappée alors qu’elle était déjà par terre.

Mathieu entendait chaque mot.

Il aurait voulu que la salle se vide.

Il aurait voulu que les téléphones disparaissent.

Il aurait voulu remonter le temps de vingt minutes.

Mais les images existaient.

Les témoins existaient.

Et les conséquences de ses actes commençaient déjà à le rattraper.

Un policier s’approcha de lui.

— Monsieur Mathieu Lenoir ?

— Oui.

— Nous allons vous poser quelques questions concernant les faits qui viennent de se produire.

— Je veux appeler mon avocat.

— Vous pourrez le faire. Pour le moment, nous allons recueillir votre identité et votre première déclaration.

Mathieu tenta de conserver une expression calme.

— Ma femme a eu un malaise. Elle est tombée. Il y a eu une dispute, rien de plus.

Le policier nota ses paroles.

— Plusieurs témoins affirment que vous avez porté un coup à votre épouse alors qu’elle était au sol.

— Ils ont mal interprété la scène.

— Vous affirmez donc ne pas l’avoir frappée ?

Mathieu hésita.

Il revit le mouvement de sa jambe.

Il revit Clara, recroquevillée sur le marbre.

Il revit le regard d’Antoine Delcourt.

— Je… Je ne voulais pas lui faire de mal.

Le policier releva les yeux.

— Ce n’est pas exactement la même réponse.

Mathieu se tut.

À quelques mètres de lui, Camille discutait avec un autre agent.

Elle avait abandonné son sourire mondain.

Ses mains tremblaient.

— Je n’ai rien fait de grave, répétait-elle. C’était une plaisanterie. Je ne savais pas qu’elle était la fille de monsieur Delcourt.

Le policier la regarda avec sévérité.

— Vous considérez donc que votre comportement aurait été acceptable si cette femme n’avait pas été la fille d’un homme puissant ?

Camille resta bouche bée.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Alors expliquez-nous ce que vous vouliez dire.

Elle chercha Mathieu du regard.

Il détourna les yeux.

Pour la première fois, Camille comprit qu’elle ne pourrait pas se cacher derrière lui.

Elle avait cru partager une plaisanterie avec un homme qui voulait impressionner ses supérieurs.

Elle avait cru pouvoir humilier une femme qu’elle considérait comme insignifiante.

Elle n’avait pas imaginé que cette femme serait secourue par le propriétaire même de la soirée.

Mais le véritable problème n’était pas le nom de Clara.

Le véritable problème était ce qu’ils lui avaient fait.

 

À l’hôpital, deux heures passèrent.

Antoine fit plusieurs fois les cent pas devant la salle d’examen.

Il refusa les appels de son directeur financier.

Il demanda à son assistante de reporter une réunion prévue le lendemain.

Il ne répondit pas aux messages de ses associés.

Il ne voulait plus entendre parler du Groupe Delcourt.

Il ne voulait plus entendre parler de la réception.