La vidéo s’arrêtait avant qu’on puisse distinguer tous les détails.

Mais cela suffisait.

En moins d’une heure, elle fut partagée des centaines de fois.

Certains internautes s’indignaient.

D’autres réclamaient l’identité de l’homme.

D’autres encore tentaient de reconnaître les visages présents dans la salle.

À neuf heures trente, un journaliste publia le nom de Mathieu Lenoir.

À dix heures, un autre article révéla que la victime était la fille d’Antoine Delcourt.

Le scandale prit alors une ampleur considérable.

Mais, dans la chambre d’hôpital, Clara n’en savait rien.

Elle dormait encore lorsque son père sortit dans le couloir pour répondre à un appel.

Son assistante, Sophie Garnier, l’attendait au téléphone.

— Monsieur Delcourt, je viens de recevoir plusieurs demandes de journalistes.

— Refusez-les toutes.

— Ils veulent savoir si vous comptez porter plainte.

— Je ne vais pas commenter les démarches de ma fille à sa place. Les autorités feront leur travail. Clara décidera de ce qu’elle souhaite communiquer.

Sophie marqua une pause.

— Il y a autre chose.

— Je vous écoute.

— Le conseil d’administration du Groupe Lenoir vient de nous contacter. Mathieu devait être nommé directeur régional ce soir. Ils souhaitent savoir si vous maintenez les discussions commerciales prévues pour la semaine prochaine.

Antoine regarda par la fenêtre.

Il pensa aux contrats.

Aux investissements.

Aux mois de négociations.

Puis il pensa à Clara, seule dans son lit, terrifiée à l’idée de perdre son bébé.

— Les discussions commerciales seront examinées séparément de cette affaire, répondit-il. Je ne vais pas utiliser ma position pour dicter une décision professionnelle à qui que ce soit. En revanche, je ne tolérerai aucune tentative d’intimidation contre ma fille ou les témoins.

— Bien compris, monsieur.

— Et Sophie ?

— Oui ?

— Je veux que notre équipe juridique conserve toutes les preuves qui nous seront légalement transmises. Rien ne doit être supprimé, modifié ou diffusé sans autorisation.

— Je m’en occupe.

Il raccrocha.

Puis il resta quelques secondes immobile.

Il savait que certains allaient l’accuser de vouloir détruire Mathieu par vengeance.

Il savait que d’autres chercheraient à transformer Clara en symbole, en victime idéale ou en personnage de scandale.

Il ne pouvait contrôler ni les rumeurs ni les commentaires.

Mais il pouvait refuser que l’argent et le pouvoir deviennent des armes supplémentaires.

Il voulait que les faits soient établis.

Il voulait que sa fille puisse parler sans être forcée.

Et il voulait que Mathieu assume ses actes sans que personne puisse prétendre qu’il avait été condamné simplement parce qu’il avait offensé un homme riche.

 

Vers midi, Clara se réveilla.

Antoine était toujours là.

Il lisait un document sur son téléphone, assis dans un fauteuil près de la fenêtre.

Lorsqu’il la vit bouger, il posa immédiatement l’appareil.

— Bonjour, ma chérie.

— Quelle heure est-il ?

— Presque midi.

Clara fronça les sourcils.

— Tu es resté ici toute la nuit ?

— Oui.

— Tu n’avais pas des réunions ?

Antoine eut un sourire fatigué.

— Elles ont survécu à mon absence.

Elle esquissa un sourire.

Puis son expression changea.

— Mathieu est-il encore au Pavillon Vendôme ?

— Non. Les policiers ont recueilli les premières déclarations. Il pourra répondre aux questions dans le cadre de la procédure. Son avocat s’est manifesté.

Clara fixa la couverture.

— Est-ce qu’il a demandé à me voir ?

Antoine hésita.

— Il a essayé de te contacter.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Il a laissé plusieurs messages. Je ne les ai pas écoutés à ta place.

Clara ferma les yeux.

— Il va dire que je l’ai provoqué.

— C’est possible.

— Il va dire que j’ai exagéré.

— C’est possible aussi.

Elle tourna la tête vers lui.

— Et si tout le monde le croit ?

Antoine se rapprocha.

— Alors nous continuerons à nous en tenir aux faits.

— Mais il est très doué pour parler. Il sait exactement quoi dire aux gens.

— Je le sais.

Clara inspira lentement.

— Il peut être charmant quand il veut.

— Je le sais aussi.

Elle se redressa légèrement sur son oreiller.

— Au début, il était différent. Il m’appelait le matin juste pour savoir si j’avais bien dormi. Il m’envoyait des messages quand il rentrait tard. Il se souvenait de toutes les petites choses que je lui racontais.

Un sourire douloureux traversa son visage.

— Quand j’ai découvert que j’étais enceinte, il a pleuré.

Antoine ne l’interrompit pas.

— Il m’a prise dans ses bras. Il a posé sa main sur mon ventre. Il m’a dit qu’il ferait de moi la femme la plus heureuse du monde.

Clara avala difficilement sa salive.

— Je me suis accrochée à ce souvenir chaque fois qu’il me blessait.

Elle regarda son père.

— Quand il a commencé à me parler froidement, je me suis dit que c’était la fatigue. Quand il s’est mis à rentrer tard, je me suis dit qu’il travaillait beaucoup. Quand il a commencé à me reprocher ma grossesse, je me suis dit qu’il avait peur de devenir père.

Sa voix se brisa.

— Chaque fois qu’il me faisait mal, je trouvais une raison de lui pardonner avant même qu’il me demande pardon.

Antoine sentit sa poitrine se serrer.

— Et qu’est-ce qui s’est passé quand tu lui as dit que tu souffrais ?

Clara reste silencieuse.

Puis elle répondit :

— Il m’a dit que j’étais trop sensible.

Elle prit une inspiration tremblante.

— Il disait que je ne comprenais rien à ses ambitions. Que je le retenais. Que j’étais devenue ennuyeuse. Que je n’étais plus la femme qu’il avait épousée.

Antoine baissa les yeux.

— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

Clara se crispe.

Il le remarqua immédiatement.

— Pardon, ajouta-t-il. Ce n’est pas une accusation. Je veux comprendre.

Elle resta longtemps silencieuse avant de répondre.

— Parce que j’avais honte.

— Honte de quoi ?

— De m’être trompée. De t’avoir dit que tu avais tort. D’avoir quitté ta maison pour construire une vie qui ressemblait à ce que je voulais… et de ne pas avoir réussi à la rendre heureuse.