— Je veux qu’il puisse grandir dans un environnement stable. Je veux qu’il soit protégé des conflits entre adultes.
— Je le veux aussi.
Clara le regarda.
— Alors tu devras le montrer par tes actes.
Mathieu acquiesça lentement.
Il aurait voulu lui dire qu’il avait changé.
Qu’il avait compris.
Qu’il ne serait plus jamais l’homme de cette soirée.
Mais il savait désormais que ces phrases ne suffisaient pas.
Il devait accepter les limites fixées.
Il devait suivre les démarches nécessaires.
Il devait travailler sur son comportement sans attendre que Clara le récompense.
Et il devait comprendre que la naissance de son fils ne lui offrait pas une seconde chance automatique auprès de sa femme.
La rencontre se termina dans le calme.
Lorsque Mathieu quitta la pièce, il s’arrêta quelques secondes dans le couloir.
Il regarda la porte fermée.
Il venait de rencontrer son fils.
Mais il n’avait pas récupéré sa famille.
Et il comprenait, peut-être pour la première fois, que ces deux choses étaient différentes.
PARTIE 11 — LE PROJET DE CLARA PREND FORME
Six mois après la soirée, Clara était assise autour d’une table dans un petit bureau lumineux.
Devant elle se trouvaient plusieurs dossiers.
Une liste de partenaires potentiels.
Un calendrier de réunions.
Un plan de financement.
Et, au milieu de tout cela, un carnet bleu dans lequel elle avait noté les premières idées de son projet.
Elle avait choisi de nommer sa structure Nouveau Départ.
Elle ne voulait pas en faire une entreprise construite autour de son nom de famille.
Elle voulait que la structure soit accessible aux femmes qui ne connaissaient personne dans les milieux d’affaires.
Aux femmes qui n’avaient pas les moyens de payer immédiatement un avocat.
Aux femmes qui ne savaient pas vers qui se tourner lorsqu’elles devaient reconstruire leur vie.
Le projet ne prétendait pas remplacer les professionnels de santé, les services sociaux ou les dispositifs spécialisés.
Son objectif était de faciliter l’orientation vers les ressources existantes, de proposer des ateliers d’information et d’aider les participantes à identifier les démarches adaptées à leur situation.
Clara travaillait avec des associations expérimentées.
Elle voulait que les services soient conçus avec des personnes qui connaissaient réellement les difficultés rencontrées sur le terrain.
Antoine avait accepté de financer une première phase du projet, mais à une condition.
— Je veux que tu établisses un budget réaliste, lui avait-il dit. Et je veux que tu me présentes les résultats attendus.
Clara avait souri.
— Tu es en train de me traiter comme une dirigeante.
— Tu es en train de me demander un financement. Il faut bien que je pose quelques questions.
— Et si mon projet échoue ?
Antoine avait réfléchi avant de répondre.
— Alors nous examinerons ce qui n’a pas fonctionné. Nous apprendrons. Et tu décideras de la suite.
Clara avait gardé cette réponse en mémoire.
Elle savait qu’elle ferait des erreurs.
Elle savait que son projet rencontrerait des difficultés.
Mais elle n’avait plus l’impression que chaque erreur serait une preuve de son incapacité.
Elle pouvait apprendre.
Elle pouvait demander conseil.
Elle pouvait changer de stratégie.
Elle pouvait réussir sans être parfaite.
Le jour de la première présentation officielle, une petite salle fut aménagée dans un centre partenaire.
Des représentants d’associations, des juristes, des professionnels de l’accompagnement et quelques bénévoles étaient présents.
Clara portait une robe simple, de couleur crème.
Elle avait choisi de ne pas évoquer publiquement tous les détails de son histoire.
Elle voulait parler du projet, pas exposer ses blessures.
Lorsqu’elle prit la parole, ses mains tremblaient légèrement.
Elle posa ses notes sur la table.
Puis elle regarda les personnes réunies devant elle.
— Je ne vais pas prétendre que je sais ce que chaque femme traverse lorsqu’elle se retrouve dans une situation difficile.
Elle marqua une pause.
— Je sais seulement qu’il est parfois très compliqué de demander de l’aide. Pas parce qu’on ne sait pas qu’on souffre, mais parce qu’on a peur de ne pas être crue. Parce qu’on a honte. Parce qu’on pense qu’on aurait dû comprendre plus tôt. Ou parce qu’on croit qu’on doit résoudre le problème seule.
Plusieurs personnes hochèrent la tête.
Clara poursuivit :
— Nouveau Départ n’a pas pour mission de décider à la place des femmes. Notre mission est de leur permettre d’accéder à des informations fiables, de rencontrer des professionnels compétents et de comprendre les options qui existent.
Elle regarda le carnet bleu posé devant elle.
— Nous voulons créer un espace où demander de l’aide ne sera jamais considéré comme un échec.
Sa voix devint plus ferme.
— Personne ne devrait avoir besoin d’un nom célèbre, d’une famille puissante ou d’une fortune pour être écouté.
Antoine, assis au fond de la salle, sentit ses yeux se remplir de larmes.
Il n’applaudit pas immédiatement.
Il voulait d’abord entendre la fin.
Clara conclut :
— On ne peut pas promettre que chaque parcours sera simple. On ne peut pas promettre que toutes les difficultés disparaîtront. Mais on peut faire en sorte que les personnes ne soient plus obligées de chercher seules une porte qui s’ouvre.
Un silence suivit.
Puis les applaudissements commencèrent.
Ils s’amplifièrent jusqu’à remplir toute la salle.
Clara sourit.
Elle ne savait pas encore jusqu’où le projet irait.
Mais, pour la première fois, elle construisait quelque chose qui ne dépendait ni de Mathieu ni du désir de prouver quoi que ce soit à son père.
Elle construisait quelque chose qui lui ressemblait.
Et lorsqu’elle descendit de l’estrade, Antoine l’attendait près de la porte.
— Alors ? demanda-t-il.
Clara sourit.
— Alors, je crois qu’on a du travail.
Antoine rit.
— Beaucoup de travail.
Elle lui prit le bras.
— Tu viens déjeuner avec nous ?
— Avec plaisir.
Puis elle ajouta :
— Mais tu ne choisis pas le restaurant.
Antoine leva les mains.
— Je n’ai rien dit !
Ils quittèrent le centre en riant.
Ce n’était pas une fin parfaite.
C’était mieux.
C’était une vie qui continuait.
PARTIE 12 — LA DERNIÈRE RENCONTRE
Deux ans passèrent.
Gabriel grandissait.