Elle tourna la tête vers lui.
— Tu n’as pas besoin de tout savoir aujourd’hui, dit-il. Tu as seulement besoin de traverser cette journée. Le reste, tu l’apprendras avec ton enfant.
Elle serra sa main.
— Tu crois que je vais y arriver ?
Antoine sourit.
— Je crois que tu vas apprendre. Et je serai là lorsque tu auras besoin de moi.
Quelques heures plus tard, un cri retentit dans la salle.
Un cri aigu, vivant, puissant.
Clara se mit à pleurer.
L’équipe médicale posa le bébé contre elle après les premiers soins.
Elle baissa les yeux vers ce petit visage.
Ses mains minuscules.
Son nez délicat.
Ses lèvres qui tremblaient légèrement.
— Bonjour, mon amour, murmura-t-elle.
Elle pleurait tellement qu’elle distinguait à peine les traits de son enfant.
Antoine, debout près du lit, avait les yeux brillants.
Il posa une main sur l’épaule de sa fille.
— Il est magnifique.
Clara sourit.
— Tu crois ?
— Je suis certain que tu le trouves magnifique parce que tu es sa mère. Mais, pour une fois, je suis d’accord avec toi.
Elle éclata de rire entre deux sanglots.
Le bébé remua légèrement.
Clara le rapprocha contre elle.
Elle pensa à la soirée du Pavillon Vendôme.
À la robe tachée de rouge.
Au marbre froid.
À la voix de Mathieu lui reprochant de lui faire honte.
Puis elle regarda son enfant.
Et elle comprit que cette journée ne serait pas définie par ce qu’elle avait subi.
Elle serait définie par la vie qu’elle venait d’accueillir.
— Je te promets une chose, murmura-t-elle au bébé. Tu auras le droit d’être toi-même. Tu auras le droit de parler. Tu auras le droit de dire non. Et tu n’auras jamais besoin de souffrir en silence pour mériter d’être aimé.
Antoine détourna légèrement le visage pour essuyer une larme.
Il venait d’entendre sa fille formuler la promesse qu’il aurait voulu lui transmettre depuis son enfance.
Une promesse qu’il n’avait pas toujours su incarner lui-même.
Mais il était encore temps d’apprendre.
— Comment vas-tu l’appeler ? demanda-t-il doucement.
Clara regarda le bébé.
— Gabriel.
Antoine sourit.
— Gabriel.
Il répéta le prénom comme s’il voulait en garder chaque syllabe dans sa mémoire.
— Bienvenue, petit garçon.
Clara leva les yeux vers son père.
— Tu seras son grand-père préféré.
Antoine prit un air faussement sérieux.
— Je compte bien le devenir.
Puis il se pencha pour embrasser le front de sa fille.
— Et toi, tu es déjà une mère extraordinaire.
Clara ferma les yeux.
Pour la première fois depuis longtemps, elle ne ressentit pas le besoin de prouver quoi que ce soit.
Elle était simplement là.
Avec son enfant.
Avec son père.
Et avec la possibilité d’un avenir qui ne serait plus construit autour de la peur.
PARTIE 10 — MATHIEU FACE À L’ENFANT QU’IL N’AVAIT PAS SU PROTÉGER
La naissance de Gabriel fut annoncée dans le cercle familial.
Antoine avait insisté pour que personne ne publie de photographie sans l’accord de Clara.
Le nom de l’enfant ne fut pas communiqué aux journalistes.
Clara ne souhaitait pas que son fils devienne un personnage public avant même d’avoir quitté la maternité.
Quelques jours après la naissance, son avocat reçut une demande officielle de Mathieu.
Il souhaitait être informé des modalités permettant de rencontrer son enfant.
Clara relut le courrier.
Elle ne ressentit pas la même peur que les semaines précédentes.
Elle ressentit de l’inquiétude, bien sûr.
Elle savait qu’il faudrait prendre des décisions complexes.
Elle savait que Gabriel aurait un père biologique et qu’il faudrait déterminer, dans un cadre approprié, quelles relations pourraient être possibles à l’avenir.
Mais elle savait aussi qu’elle n’avait pas à improviser.
Elle répondit à travers son avocat.
Elle demanda que toute rencontre soit organisée dans des conditions adaptées à la sécurité et au bien-être de l’enfant, en tenant compte de la situation et des conseils des professionnels concernés.
Elle ne voulait pas utiliser Gabriel pour punir Mathieu.
Elle ne voulait pas non plus exposer son fils à une situation qu’elle ne jugeait pas sûre.
Elle voulait que chaque décision soit prise avec sérieux.
Quelques semaines plus tard, une première rencontre fut organisée dans un cadre encadré par les professionnels compétents.
Mathieu arriva en avance.
Il portait un costume sombre, mais sa cravate était mal ajustée.
Il avait maigri.
Son visage était plus fermé qu’auparavant.
Lorsqu’il entra dans la pièce, Clara était déjà installée avec Gabriel.
Le bébé dormait dans ses bras.
Mathieu s’arrêta sur le seuil.
Il n’avait jamais vu son fils.
Il s’était imaginé ce moment des centaines de fois.
Dans certaines versions, Clara lui souriait.
Dans d’autres, elle lui reprochait ses actes.
Dans quelques-unes, il prenait le bébé dans ses bras et ressentait immédiatement un amour si puissant qu’il effaçait toutes ses erreurs.
Mais la réalité était plus silencieuse.
Clara ne souriait pas.
Elle ne lui adressait aucune parole inutile.
Elle tenait simplement Gabriel contre elle.
Mathieu s’assit à l’endroit indiqué.
Pendant quelques secondes, il n’osa pas parler.
Puis il murmura :
— Il est magnifique.
Clara baissa les yeux vers son fils.
— Oui.
Mathieu avala difficilement sa salive.
— Est-ce que je peux le regarder de plus près ?
La personne chargée d’encadrer la rencontre expliqua les modalités et les précautions nécessaires.
Clara accepta que Mathieu s’approche dans les conditions prévues.
Il se pencha légèrement.
Gabriel remua les lèvres sans se réveiller.
Mathieu sentit ses yeux se remplir de larmes.
— Bonjour, mon fils.
Sa voix se brisa.
— Je suis ton père.
Clara l’observait.
Elle ne ressentait ni satisfaction ni envie de le consoler.
Elle voyait un homme confronté à un enfant qui n’avait rien demandé.
Un homme qui allait devoir apprendre que la paternité ne lui donnait aucun droit de contrôler la mère.
Un homme qui devrait montrer, dans la durée, qu’il pouvait être fiable.
Mathieu releva les yeux vers Clara.
— Merci d’avoir accepté cette rencontre.
Elle resta silencieuse un instant.
— Je l’ai acceptée pour Gabriel.
Il baissa la tête.
— Je comprends.